Economie Agriculture

Criminalité : L’ère des bio-mafias

21 mai 2013
Die Tageszeitung Berlin

Les fraudes dans la filière de l’agriculture biologique atteignent aujourd’hui des volumes importants, à l’échelle internationale, et à travers un réseau complexe de sociétés. C’est-à-dire avec toutes les caractéristiques du crime organisé traditionnel. Extraits.

Jadis, à l’époque que l’on appelle le bon vieux temps, il arrivait ponctuellement qu’un agriculteur ou un commerçant bio fraude ici ou là. On mettait un peu de pesticides dans les champs, on mélangeait quelques œufs industriels – et bon marché – aux œufs bios. Cela passait généralement inaperçu, et les volumes concernés n’étaient pas importants.

En Italie, les fraudeurs de la filière bio ont dépassé ce stade depuis belle lurette. Depuis peu, des groupements professionnels se sont mis, eux aussi, à étiqueter "bios" des quantités considérables de produits industriels en s’appuyant sur un véritable réseau de sociétés disséminées dans différents pays.

Depuis le mois d’avril, on sait que le parquet de la ville italienne de Pesaro, au bord de l’Adriatique, a ouvert une enquête non pas sur un fraudeur présumé, mais sur 23 membres présumés d’un réseau de contrefacteurs. Ils sont tous italiens, certes, mais ils opèrent entre autres en Moldavie, à Malte ou en Europe de l’Ouest. Au nombre des suspects figure même la filiale moldave d’un organisme de contrôle italien de la filière bio, censé notamment mettre au jour les combines des fraudeurs.

D’après les enquêteurs, tous ont pris part à une activité frauduleuse consistant à fournir de faux certificats bios à des fourrages industriels en provenance de Moldavie et d’Ukraine. Pour maquiller le parcours de ces aliments, ils faisaient appel à un réseau d’au moins dix sociétés, disséminées dans différents pays. Le parquet a d’ores et déjà saisi 1 500 tonnes de maïs et 30 tonnes de soja dans le cadre de ce vaste coup de filet baptisé Green War.

Défaillances à répétition

Dans les affaires précédentes, il s’agissait de produits industriels fabriqués et réétiquetés dans l’UE. "Désormais, le produit est directement fabriqué sous l’étiquette bio, par exemple en Moldavie, où il est certifié, avant d’être exporté et commercialisé", explique la procureur de Pesaro, Silvia Cecchi. Ce maquillage est censé compliquer le travail des autorités et les empêcher de mettre au jour la fraude.

Des volumes importants, des flux de marchandises internationaux, un réseau complexe de sociétés, des organes de contrôle corrompus et des professionnels notoires – on peut parler ici de "crime organisé", selon la définition qui en a été donnée par le groupe de travail conjoint de la justice et de la police allemandes en 1990. Même Paolo Carnemolla, président de Federbio – une centrale qui réunit des producteurs, des entreprises de transformation et des commerçants de la filière bio en Italie – n’hésite pas à employer ce terme.

Pour Paolo Carnemolla, si de tels agissements sont possibles, c’est en raison des défaillances à répétition des autorités de surveillance. Ainsi, la répression des fraudes du ministère italien de l’Agriculture était dirigée jusqu’à il y a quelques mois par un homme qui fait aujourd’hui l’objet d’une enquête pour corruption dans une affaire sans lien avec la filière bio. De quoi instiller de sérieux doutes quant à sa détermination à enquêter sur les fraudeurs.

Le ministère, à Rome, n’est pas encore éclaboussé par l’affaire. C’est déjà ça. En Moldavie et à Malte, il en va autrement. Le président de Federbio, Paolo Carnemolla, juge très curieux que les importations à destination de l’UE – et donc le dédouanement et le contrôle des marchandises – transitent par Malte, où la filière bio est confidentielle. Il n’y a selon lui aucune coopération avec les autorités moldaves et maltaises dans le cadre des enquêtes : "Nous ne savons pas à quels partenaires nous pouvons faire confiance, nous craignons que des fonctionnaires locaux ne soient impliqués, eux aussi."

Traduction : Jean-Baptiste Bor