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La presse en Europe (5/5) : Enrôlé dans la bulle bruxelloise

28 décembre 2012
Inside Story Melbourne

La salle de presse du Conseil européen, à Bruxelles, avant le sommet de décembre 2008.

La salle de presse du Conseil européen, à Bruxelles, avant le sommet de décembre 2008.

Dans la capitale belge, au cœur de la grande machine européenne, des dizaines de journalistes s’efforcent de couvrir l'actualité de toutes les institutions. Mais comme l’apprend ce nouveau venu arrivé d’Australie, l’information est trop pléthorique et le temps trop limité pour leur permettre de prendre du recul sur les événements. Extraits.

Depuis deux mois maintenant, je viens tous les jours installer mon ordinateur dans la salle de travail des journalistes de la Commission européenne, à quelques pas seulement de la vaste salle de presse proprement dite, où ont lieu les conférences de presse. Autour de moi bruisse une armée de journalistes indépendants, profitant du wifi gratuit et d’un café très certainement subventionné (à 0,90 euro la tasse, comment est-ce possible autrement ?).

Tandis que les correspondants officiels employés par les grands médias préfèrent le Centre de presse international installé dans le Résidence Palace, nous les freelance allons nous rassembler dans les recoins d’un paysage médiatique surpeuplé. Seul Australien à la ronde, et sans affinité évidente avec les autres anglophones, je me suis fait adopter par un groupe d’Italiens qui se sont empressés de partager avec moi une information capitale : chaque repas pris à la cantine de la Commission constitue une violation des Droits de l’homme (celle du Conseil européen, en face, est bien meilleure).

Des gens très intéressants, tous dans la trentaine, brillants, éloquents et qui parlent bien l’anglais. L’un d’eux a trouvé sa niche en écrivant à la fois pour une petite agence de presse et un magazine spécialisé dans l’aviation. Un autre possède un contrat local avec le bureau bruxellois d’une chaîne câblée italienne et un troisième pige pour une newsletter sur l’agriculture. Tous vont de pige en pige, ou de poste en poste, et ils sont en permanence à l’affût de nouvelles collaborations.

Pas vraiment glamour

On m’a aussi présenté au “doyen” de la corporation journalistique italienne, un gentleman plein de distinction, dont le titre, sur la carte de visite, tient de l’oxymore : “collaboratore fisso”, ou “pigiste fixe”. Son journal en Italie, ne voulant pas payer son installation à Bruxelles, a accepté de s’engager à lui acheter un certain nombre d’articles par semaine et à lui verser régulièrement une avance forfaitaire. Et il n’est pas le seul : le deuxième plus grand quotidien italien, La Repubblica, a dernièrement remplacé son correspondant à Bruxelles, qui partait à la retraite, par… lui-même – c’est-à-dire en lui offrant de conserver ses fonctions, mais avec un statut de pigiste exclusif. Le bureau bruxellois de La Repubblica est donc aujourd’hui tenu par un correspondant retraité qui complète sa pension en continuant de faire ce qu’il faisait avant.

On est assez loin du quotidien glamour qu’on imagine mener les journalistes dans la capitale de l’Europe. Un jour, j’entends ainsi un journaliste exiger au téléphone qu’on lui précise le type de déjeuner servi (gracieusement) lors de la conférence qu’il a l’intention de couvrir : “Vous dites ‘sandwichs’, mais quel genre de sandwichs ?” Un peu plus tard le même jour, un de ses confrères livre un combat acharné à son journal, qui veut qu’il aille assister à une réunion annuelle dans son pays d’origine mais refuse de lui payer le billet d’avion. La rédaction centrale a fini par céder, mais il lui faudra aller prendre un vol Ryanair à Charleroi (qui, à une heure de Bruxelles, est la ville que tout le monde adore détester). Le journaliste en question passera le reste de la journée à pester.

Conseillers rompus à la communication

Les conséquences de cette précarisation sur la qualité de l’information sur l’Europe sont difficiles à évaluer, dans la mesure où nombre des journalistes free-lance qui m’entourent en ce moment même n’ont jamais connu autre chose. Ils travaillent frénétiquement, se précipitant à la conférence de presse de la mi-journée pour ensuite passer une heure à taper comme des damnés sur leur clavier. Ils ne voyagent que rarement et admettent volontiers n’avoir guère le temps de faire des recherches approfondies – ils sont là pour collecter l’information toute prête que leur fournit quotidiennement l’Union européenne.

Et pour qui aime traiter la pure actualité, travailler ici à Bruxelles est plutôt facile. Tous les jours, les casiers à la sortie de la salle de conférence de la Commission européenne se remplissent de communiqués de presse annonçant d’importantes et coûteuses décisions. Dans la plupart des cas, vous y trouvez le numéro de portable de conseillers rompus à la communication (dans plusieurs langues) prêts à vous éclairer en vous fournissant contexte et déclarations officielles. Vous pouvez aussi assister à des “séances d’information technique” et, en vous débrouillant bien, vous décrocherez même un entretien avec un commissaire.

Côté médias en ligne, deux chaînes de télévision sur Internet couvrent tous les événements des institutions européennes (à Luxembourg, Strasbourg et Bruxelles) et il existe plus de vidéos à la demande que vous n’en aurez jamais besoin. Des studios sont mis à disposition gratuitement, avec leurs techniciens : pour filmer votre entretien avec un député européen, il suffit de réserver auprès du bureau du planning audiovisuel.

Machine à informer

Un jour, j’ai décidé de rassembler toute la documentation officielle qui passait à portée de ma main. Dans mon escarcelle, pas moins de 15 trouvailles : une annonce du commissaire à la politique régionale sur la concurrence et les aides publiques, une commission de parlementaires européens examinant le Règlement relatif à un droit commun européen de la vente, une déclaration de la vice-présidente Catherine Ashton sur les élections en Ukraine, l’approbation par la Commission de la fusion entre deux groupes de télécommunications, etc. Et pendant ce temps, ma boîte mail se remplissait d’alertes envoyées par des institutions européennes dont j’ignorais jusqu’à l’existence.

La machine à informer de l’Union européenne a pour pièce maîtresse une conférence de presse organisée chaque jour à midi, où l’on peut être certain, le plus souvent, de ne rien apprendre. En règle générale, la porte-parole de la Commission, Pia Ahrenkilde Hansen (sorte de version polyglotte de la C. J. d’A la Maison Blanche, pour ceux qui connaissent) se contente de reprendre ce qui a déjà été annoncé dans les communiqués de presse. Je commence à soupçonner les journalistes de ne s’y rendre que pour trouver un angle à leur papier – en écoutant les questions de leurs confrères dans l’espoir d’y trouver une accroche.

Lorgnette embuée

Mes compagnons d’armes m’assurent avoir très rapidement appris la règle numéro un du journaliste travaillant de Bruxelles : passer les dix dernières minutes de sa journée à effacer de sa boîte les mails envoyés par l’UE. Hors de question d’emporter tout ça à la maison, et puis les rituels cathartiques ont du bon. En revanche, sur la plus vaste question de nos rapports avec l’institution que nous couvrons, pas un seul conseil. Nous vivons pourtant un grand tournant de l’histoire de l’Europe – et du monde. Dans les prochaines années, soit l’Union européenne va se déliter, soit ses principaux membres renoueront avec l’esprit pionnier des fondateurs pour approfondir l’union, peut-être même jusqu’à mettre en place une vraie fédération. Tout cela se passe à la vitesse de l’escargot, certes, mais dans cinq ans, quand on pourra faire la synthèse de tous ces articles que nous aurons écrits, nous aurons fait la chronique de quelque chose de considérable – le chef-d’œuvre de notre carrière, qui sait.

Mais serons-nous à la hauteur ? Parviendrons-nous à nous hisser au-dessus du brouillard quotidien des communiqués de presse, des citations “attribuables” et des chamailleries pour prendre la mesure des événements auxquels nous assistons ? A moins que, de notre belvédère installé dans les sous-sols de la Commission, nous ne regardions les choses par le bout d’une lorgnette trop embuée par la mécanique des annonces politiques pour pouvoir comprendre ce qui se passe ?

Traduction : Julie Marcot

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