Culture et idées Idées

Débat : Les europhoriques, des amis à haut risque

22 octobre 2012
Die Zeit Hambourg

Il y a les eurosceptiques, les europhobes, et il y a les europhoriques. Ces partisans de l’idée fédérale se trouvent chez les intellectuels comme chez les responsables politiques, et ils sont au moins aussi dangereux que les premiers. Car ils se servent de l’Union européenne à des fins idéologiques, estime la Zeit. Extraits.

L’Europe est la dernière idéologie licite. Plus exactement, c’est ce qu’en font quelques-uns de ses propagandistes les plus acharnés. L’Europe n’a pas mérité un tel traitement et doit être prémunie contre ses plus ardents zélateurs.

Car, avant toute chose, l’Europe est un échafaudage précaire, vénérable et fragile en même temps, qui plus est en pleine crise. Avec l’Union européenne, l’Europe a enveloppé son histoire et son avenir dans une peau en perpétuelle mue. La situation économique provoque des mues plus nombreuses qu’à l’ordinaire – la dernière en date étant le sommet anti-crise de Bruxelles [les 18 et 19 octobre derniers à Bruxelles]. Il s’agit désormais de substituer aux mesures transitoires un cadre robuste. La forme précise que celui-ci doit revêtir fait l’objet de nombreuses controverses – comme d’habitude en Europe.

Très bien. Mais l’Europe ne se résume pas à cela. Elle est également brandie à la manière d’un épouvantail par un grand nombre de ceux que la mondialisation effraie, ceux qui n’ont aucune envie de mettre la main à la poche pour d’autres pays ou régions, ainsi que ceux en qui bout une rage inextinguible et qui ont fait de l’Union européenne l’objet de leur haine.

Enfin, il existe une troisième Europe, celle des europhoriques, ces gens qui veulent le plus d’Europe possible le plus vite possible. Ils font de l’UE une vision du monde et la détournent en idéologie.

Tableau apocalyptique

A la différence des populistes europhobes comme Umberto Bossi en Italie, Geert Wilders aux Pays-Bas ou encore les Vrais Finlandais [aujourd’hui rebaptisés “Les Finlandais”], les idéologues de l’UE ne sont nullement marginalisés, ils pèsent lourd dans le débat et leurs arguments réapparaissent sous une forme édulcorée dans les discours de nombreux responsables politiques, comme ceux du chef de l’Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, ou encore ceux [du ministre des Finances allemand] Wolfgang Schäuble. Des schémas de la pensée idéologique polluent fréquemment le débat et, dans le pire des cas, apportent de l’eau au moulin des populistes de droite.

Les porte-parole de ces europhoriques sont des intellectuels de renom comme Ulrich Beck, Robert Menasse ou Daniel Cohn-Bendit. Or, en essayant de fuir les démons du passé par le truchement d’une Europe totalement intégrée, composée d’Etats-nations réduits à l’insignifiance, ils renouent précisément avec le passé, avec l’idéologie, et avec le wilhelminisme [le désir de grandeur nationale caractéristique du règne de l’empereur Guillaume II (1888-1918)].

Aujourd’hui, dans leur manifeste européen [Debout l’Europe !, cosigné par Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt], ils brossent un tableau particulièrement sombre du continent tout en laissant entendre que ce qui nous attend est bien pire encore si nous ne lançons pas sur-le-champ le chantier de l’intégration totale de l’Union… Sinon, "l’influence de notre civilisation deux fois millénaire risque d’être purement et simplement balayée".

Or la débâcle ne guette pas uniquement l’Europe. Le monde lui aussi court les plus graves dangers, "des litiges commerciaux de grande ampleur et de nouveaux conflits militaires internationaux" nous pendraient en effet au nez.

Comment des personnages si pondérés en sont-ils arrivés là ? L’entreprise dans laquelle se lancent aujourd’hui les europhoriques relève du paradoxe : c’est à l’heure où l’Europe est en proie à la sinistrose et à des difficultés sans précédent qu’ils entendent lui faire accomplir le plus grand bond en avant de son histoire. Il nous faut avancer d’autant plus vite que les temps sont durs, arguent-ils. Ce qui, naturellement, va complètement à l’encontre du sens commun : n’importe qui vous dira que, lorsque quelque chose fonctionne mal, il est préférable de faire preuve d’un tant soit peu de prudence. C’est précisément la raison pour laquelle Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt noircissent leur tableau apocalyptique.

Karl Popper, le grand philosophe de la raison, a désigné comme un signe caractéristique des idéologies le fait qu’il n’est pas possible d’en démontrer la fausseté, et donc leur irréfutabilité. Cela vaut également pour les europhoriques.

Au moindre dysfonctionnement de l’UE, au moindre doute raisonnable lorsque se pose la question de savoir si nous sommes sur la bonne voie, ils répondent : pour pallier les faiblesses de l’UE, une seule solution, (beaucoup) plus d’UE ! De toute évidence, les gens n’adhèrent à un tel raisonnement que parce qu’ils ne connaissent pas d’autre porte de sortie.

Des masses endormies par le système

L’objectif est justement de leur faire croire à l’absence d’issue. "Etre ou ne pas être" – ou encore : "C’est maintenant ou jamais, et qui le fera, sinon nous ?" – voilà ce que leur ont dit tous les guides idéologiques du siècle dernier. Chez Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt, nos deux exaltés de la scène politique européenne, cela conduit à une posture singulière, presque révolutionnaire. Ils interpellent impétueusement leurs camarades europhiles imaginaires : "Par facilité, lâcheté et manque de vision, trop de chefs d’Etat et de gouvernement préfèrent ne pas voir ce qui est en jeu. Réveillons-les. Ne leur laissons pas un jour de repos".

L’emploi du terme "lâcheté" est intéressant car il laisse entendre que, si Angela Merkel ou le président de la République française, François Hollande, ne souhaitent pas faire ce grand bond en avant, c’est uniquement de peur de ne pas être réélus. Or, si c’est vrai, c’est seulement parce qu’il n’y a tout simplement plus de majorités pour ces idées en Europe, car les gens n’ont pas encore suffisamment peur et parce qu’ils n’entendent pas non plus se laisser faire.

Robert Menasse nous donne lui aussi un aperçu de son sens de la retenue – il perd patience, entend faire le ménage : "A moyen terme, on peut également supprimer les parlements nationaux. Cela nous éviterait d’être confrontés à certaines absurdités, comme le blocage de la politique budgétaire commune par le Sieur Cameron pour protéger les spéculateurs de sa ‘City’, alors que la Grande-Bretagne ne fait même pas partie de l’Union monétaire européenne". L’idée est donc la suivante : Robert Menasse estime pouvoir réduire au silence les citoyens (et éclipser leurs intérêts) en leur ôtant simplement la possibilité de s’exprimer par la voie parlementaire.

L’antiréformisme fait également son retour dans cette idéologie européenne. De la même manière que, sous la République de Weimar, les sociaux-démocrates se voyaient accuser de réformisme par les communistes, les masses révolutionnaires européennes se voient aujourd’hui priées par Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt de ne jamais se laisser endormir par le système : "Une révolution radicale s’impose. Une révolution européenne de grande ampleur". "Rejetez les réformes trop timides".

L’argument qui veut que seule l’intégration permettra à l’Europe de s’affirmer dans un monde changé, face aux grandes puissances que sont les Etats-Unis, l’Inde, le Brésil, la Russie et la Chine, n’est pas dénué de fondement. Mais cette affirmation face au monde est un argument froidement pragmatique, à l’arrière-goût de wilhelminisme. L’Europe veut se faire sa place au soleil. C’est légitime, mais elle ne devrait pas faire un tel cirque à ce sujet. D’autant que les Etats avec lesquels l’Europe aura affaire à l’avenir sont pour l’essentiel des Etats-nations.

Une once de mégalomanie

La question ne serait donc pas nation ou pas nation, mais plutôt quelle devrait être sa taille et sa puissance. On a presque l’impression que l’Etat-nation met les europhoriques mal à l’aise en Europe, alors qu’ils l’admirent ailleurs. S’ajoute à ce complexe d’infériorité – rappelant une fois encore, hélas, celui de Guillaume II – une once de mégalomanie.

Si l’Europe ne s’unit pas, nous l’avons vu, des guerres mondiales nous pendent prétendument au nez. De même que sans l’Europe, c’est par exemple ce que prétendent les Verts, nous ne serons pas non plus en mesure d’empêcher un bouleversement climatique. Ne pourrait-on pas dire tout simplement que l’Europe cherche sa voie, les autres la leur et que, pour la suite, nous verrons ?

Qu’il est curieux d’entendre des personnes par ailleurs sensées se fourvoyer ainsi dans l’idéologie et cela précisément au sujet de l’Europe, notre pauvre continent, qui doit son peu de sagesse aux ravages bien trop nombreux qu’il s’est lui-même infligés.

Il est véritablement possible de parler de tout en Europe, de toute réforme, aussi considérable soit-elle. Cela ne pose aucun problème, vraiment. Mais pas sur ce ton. Stop !

Traduction : Jean-Baptiste Bor