Politique La vie des 28

Débat : “Plus d’Europe”, plus de vent

10 septembre 2012
Público Lisbonne

Les dirigeants européens brandissent le concept d’une intégration accrue comme la clé pour sortir de la crise. Mais ce ne sont que des mots vides de sens lancés avec la plus parfaite légèreté, s’insurge un historien portugais.

Pauvres mots ! Ils sont les premières victimes des dirigeants européens. Ces derniers en usent et en abusent, au point qu’ils finissent par ne plus rien vouloir dire.

Par “solidarité”, l’Allemand comprend : “Ces casse-pieds d’Européens du Sud qui reviennent à la charge pour me demander de l’argent.” Par “solidarité”, le Grec entend : “Ces casse-pieds d’Allemands qui reviennent à la charge pour m’imposer des sacrifices.” Pour certains acteurs politiques, “fédéralisme” est une coquille vide qui sert à avoir l’air moderne ; pour d’autres, une coquille vide qui sert à inspirer la peur.

Mais ni pour les uns ni pour les autres, “fédéralisme” n’a son sens originel de décentralisation et de démocratie. Sarkozy est même allé jusqu’à l’employer comme synonyme de système intergouvernemental, soit son exact contraire. Et quand les mots manquent, on dit qu’il faut “plus d’Europe”, une expression qui ne veut strictement rien dire : il nous faut peut-être plus de démocratie, plus d’intégration, plus de cohésion – tout cela, on sait ce que ça veut dire. Plus d’Europe, moi, je ne sais pas ce que c’est.

Objectifs néfastes 

Juste avant l’été, “croissance” a connu son heure de gloire. Nos eurochefs ont réuni un “sommet de la croissance”, et les socialistes en particulier réclamaient la croissance à cor et à cri. Hollande a mis en garde : il ne signerait le nouveau pacte budgétaire qu’à la condition qu’il s’accompagne d’un plan de croissance. A un moment est arrivée l’annonce qu’un peu plus de 100 milliards d’euros allaient être redéployés vers des projets soutenant la croissance et l’emploi. Soit un dixième de ce qu’on a prêté aux banques, et en deux jours, mais enfin…

Ils ont bien failli nous avoir, pas vrai ? Quelques mois plus tard, la France se prépare à signer le traité budgétaire, qui vide de son sens le Parlement européen, fixe des objectifs irréalistes, voire néfastes, et esquisse un modèle qui, s’il se répète, finira par détruire l’Union prétendument pour le bien de l’euro, le tout sans sauver ni l’une, ni l’autre. Et le fonds de croissance ? A en croire les dernières nouvelles qui circulent au Conseil de l’UE, la France refuserait d’y apporter son écot.

Tout cela pourrait être simplement triste, mais c’est pathétique. Chaque pays de l’Union joue avec le destin des autres sans comprendre qu’il s’agit aussi du sien.

Sourde oreille 

L’exemple le plus édifiant est celui de l’évasion fiscale. Comme chacun sait, la quasi-totalité des 20 plus grandes entreprises de la Bourse de Lisbonne ont leur siège fiscal aux Pays-Bas, afin d’échapper aux obligations comptables et aux impôts qui sont exigés ici. Les Pays-Bas font la sourde oreille aux réclamations des pays victimes, dont le Portugal, qui de toute façon, à dire vrai, ne font pas grand-chose eux-mêmes contre ce problème.

En revanche, il s’est révélé fort opportun de découvrir, en pleine campagne électorale, que la compagnie ferroviaire néerlandaise (publique, par-dessus le marché) pratique elle-même l’évasion fiscale en Irlande. Voilà le monde politique néerlandais choqué, indigné, qu’on puisse leur faire exactement ce que leur pays laisse faire à d’autres.

Et la Hollande n’est même pas l’exemple le plus indécent. A l’autre bout de l’Europe, géographiquement et politiquement parlant, Chypre, dirigée par un gouvernement issu du parti communiste, a conclu avec la Russie un accord qui permet aux oligarques russes d’échapper à l’imposition dans leur pays et même de faire du blanchiment d’argent sale. A Chypre, il est non seulement facile d’ouvrir un compte bancaire, puisqu’il n’est pas obligatoire de donner son nom, mais il est aussi très aisé d’ouvrir une banque. Les Russes, naturellement, en profitent – toute coïncidence avec le trafic d’armes russes vers la Syrie est, naturellement, tout à fait fortuite.

Et on ne peut rien y faire ? C’est la présidence du Conseil qui fixe les priorités. Or cette présidence est actuellement assurée par Chypre… Et c’est l’Irlande qui lui succèdera.

Traduction : Julie Marcot