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  • Eurovision Une (euro)copie... à Malmö

    17 mai 2013

    Je crains que la finale du concours de l’Eurovision, qui aura lieu samedi 18 mai au soir, soit la plus pauvre, la plus triste, la plus dénuée d'éclat qu’on ait jamais vu. Pour le dire simplement, qu’elle soit dépourvue de … vision.

    Je crains que ce ne soit un spectacle sec, désuet, avec des airs de déjà-vu et bon nombre de fausses notes. Je crains que ce ne soit un concours pauvre en candidats, pauvre en qualité et en prestance. Je crains que cette fois-ci, les commentaires des analystes ne tournent pas autour du système de vote (qui vote pour qui, quel pays favorisera ses voisins plutôt que le talent...), comme d'habitude, mais finissent par remarquer que les candidats ne sont pas élus "pour de vrai" mais choisis par quelque autre procédé mystérieux. Sans vouloir accuser personne en particulier, aucune capitale ni aucun concurrent, il faut toutefois noter quelques aspects extrêmement troublants de la cuvée 2013.

    Récapitulons. D'abord les absents : Luxembourg fête cette année "le 20ème anniversaire de sa non-participation au concours", pour des raisons de droits d'émission ou de participation ; c'est également la raison invoquée par le Portugal, la Bosnie-Herzégovine ou la Slovaquie. La Turquie, réjouissance habituelle de l'Eurovision – tout comme la Moldavie et l'Ukraine, qui aspirent à rejoindre l'Union Européenne mais qui n'en font partie que le temps du spectacle – a retiré sa candidature pour protester contre l'introduction d'un système de jury composé de professionnels mais aussi, contre la qualification automatique de cinq états membres (Allemagne, Espagne, France, Italie, Royaume-Uni, plus le pays organisateur). Enfin, la Pologne ne s'est pas présentée depuis deux ans. La seule nouvelle intéressante est le retour de l'Arménie dans le concours. En bref, 39 candidats seulement sont en lice pour cette édition 2013 (dont 27 se retrouveront en finale).

    Malmö, ville natale du footballeur Zlatan Ibrahimovic (évoluant dans l'équipe nationale de la Suède et au PSG) qui y est habituée, sera le théâtre de choix hétéroclites. Pour le Royaume-Uni, par exemple, Bonnie Tyler, une artiste qui n'a plus besoin d'être présentée mais qui ne représente guère la Grande-Bretagne contemporaine. Cezar, pour la Roumanie, est également un choix aussi contesté que discutable, devant d’autres candidats qui disposaient de titres bien plus adaptés au "style" de ce concours. La France y présente une quasi inconnue, Amandine Bourgeois. On murmure déjà à propos du concurrent hongrois et de sa très mélodieuse "Kedvesem" (Ma chérie) que ce ne serait pas tant un choix qu'une "commande" du Premier ministre hongrois Viktor Orban, grand adorateur du terroir.

    Après avoir écouté chacune des chansons qui seront présentées, on est frappé parce qu’aucune ne sort vraiment du lot, une constante de ces dernières années, comme en 2012 avec Loreen et son "Euphoria"...

    Dans ces conditions, difficile de croire que le célèbre concours musical, qui se voulait le reflet d'une vraie vision de l'Union européenne d'aujourd'hui, tienne encore les promesses de sa création. Lors de la première édition, en 1956, cette copie presque conforme du Festival de San Remo se voulait une image fidèle d'un continent sans frontières administratives et géopolitiques...

    57 ans après, le concours ressemble à deux tout autre images : celle d’un sénateur vieilli prématurément qui a perdu tout goût musical (ou désir de vivre), et celle de l'Union européenne elle-même. Les états fondateurs – pour faire simple, la zone euro – constamment représentés, et les derniers pays à avoir adhéré, qui vont et viennent selon l'état de leurs finances. Tout en sachant qu’ils ne gagnent presque jamais. "Le chemin vers Malmö", pour paraphraser une émission de la télévision roumaine TVR, devient aussi long que celui vers l'intégration européenne. Et aussi dépourvu de vision...

    Voir la version longue de l’article en roumain dans Qmagazine.

  • Interview Tomáš Sedláček : “Nous avons fétichisé l’économie”

    15 mai 2013

    Considéré comme l'un des économistes les plus talentueux du moment, Tomáš Sedláček appelle à une humanisation de l'économie. Son best-seller international, L'Economie du Bien et du Mal, vient d'être publié en France. Il sera au Centre tchèque de Paris, le 17 mai, pour un débat avec le journaliste Philippe Thureau-Dangin. Presseurop l'a rencontré.

    Dans L'Economie du Bien et du Mal, vous faites valoir que les frontières de l'économie, définie comme une science exacte fondée sur des formules mathématiques, devraient être élargies à la philosophie, à la religion et aux arts. Dans quelle mesure s'agit-il d'un nouveau concept et à quoi se réfère le titre de votre ouvrage ?

    On a tendance à séparer la réflexion technique et les problèmes de l'âme. L'économie se targue d'être une science difficile, et j'essaie de montrer que si l'on sépare le corps et l'âme, l'un et l'autre perdent leur sens. Comment l'économie fonctionne-t-elle ? L'économie est-elle performante ? Telles sont classiquement les questions que nous autres économistes, nous nous posons. Mais nous devrions aussi nous demander quel est le sens de l'économie.

    Et donc, qu'en est-il ?

    Ce qu'il faut, c'est rattacher l'économie à d'autres disciplines. La Bible perd son sens si on ne la lit que d'un point de vue spirituel. L'économie perd son sens si on ne l'interprète que techniquement. Dans mon livre, je m'intéresse à l'âme de l'économie et j'essaie de la rendre visible. Si nous voulons que l'économie soit juste, elle doit faire sa mue. Si nous attendons seulement de l'économie qu'elle nous apporte la richesse, alors comment ? Si nous nous en remettons à la main invisible du marché, ce sont les marchés qui feront la loi. Je parle d'orchestre sans orchestration. Si vous ne le dirigez pas, c'est lui qui vous dirige.

    Dès lors, il faut réintroduire l'éthique dans l'économie ?

    On a beaucoup parlé de redonner leur place à l'éthique et à l'humanité dans l'économie. Je suis d'accord avec cela, mais l'économie a sa propre éthique : on est censé être performant, rationnel, ne pas céder à ses émotions ; il est bon d'être égoïste et les différents pays sont censés veiller à leurs propres intérêts. Chaque système obéit à sa propre éthique.

    Je viens de lire un texte sur Sodome et Gomorrhe. L'éthique qui ressort de cette histoire, c'est qu'il ne faut aider personne. Le récit biblique parle de deux filles qui donnent du pain à un mendiant affamé. Quand d'autres s'aperçoivent qu'elles ont agi contre l'éthique de Sodome et Gomorrhe, l'une est brûlée vive, l'autre enduite de miel afin d'être dévorée vivante par des abeilles. Le nazisme avait sa propre éthique, le communisme avait sa propre éthique, l'économie a sa propre éthique. Et si l'éthique de notre temps ne nous convient pas, il faut la changer.

    Est-ce une sorte de religion qui imposerait un juste équilibre entre l’être et l’avoir dans le domaine économique ?

    L’économie est déjà une religion à part entière. Elle nous dicte notre conduite, nous dit comment penser, qui nous sommes, quel est le sens de la vie, comment vivre ensemble et sur quels principes la société doit reposer. D’une certaine manière, l’économie a déjà des propriétés spécifiques à la religion. Et si vous supprimez les mathématiques de l’économie, il ne reste plus que de la morale.

    Dans votre ouvrage L'Economie du Bien et du Mal, vous soutenez que nous sommes devenus obsédés par la croissance économique. Cela veut-il dire que vous êtes contre le progrès ?

    Je ne suis ni contre la croissance ni contre le progrès. Le problème c’est que nous avons fait de la croissance une idole. Et j’utilise des exemples tirés de la culture populaire mais aussi plus savante pour montrer à quel point l’idolâtrie est destructrice. Que ce soit l’éthique, l’économie, la religion, ou même votre chérie... car si vous mettez sur un piédestal votre relation amoureuse, vous risquez de devenir dingue. C’est ce que j’appelle une inversion de la relation sujet-objet. Vous créez quelque chose qui est censé être à votre écoute et votre service puis un phénomène vient inverser le rapport de force et vous vous retrouvez à devoir écouter et servir.

    J’ai trouvé de nombreux exemples de ce phénomène dans la littérature : du Golem à la Lampe d’Aladin en passant par le Seigneur des Anneaux. Au départ, et j’en suis encore convaincu, notre système, la démocratie de marché, était un terrain fertile pour la croissance. Avec le temps, la situation s’est inversée et la croissance est devenue la condition sine qua non de la démocratie de marché. Il faudrait pouvoir se réjouir de la croissance mais également être capable de nous en passer. Et si nous sommes en crise aujourd’hui, c’est uniquement parce que nous sommes persuadés que notre civilisation va imploser sans la croissance. Or la croissance n’est pas linéaire : il y a des années où nous inventons de nombreuses choses et d’autres rien. Certaines années la croissance du PIB est forte et parfois elle est nulle ou négative.

    La crise actuelle comporte-t-elle des aspects positifs ?

    Jung disait qu’il ne peut y avoir de changements sans crise. Il ne s’agit pas d’une crise européenne mais bien d’une crise du monde occidental. L’Amérique, le Japon et l’Europe ont des manières différentes de la vivre. La chose la plus importante est d’en parler. Aujourd’hui même les gens dans les villages les plus reculés parlent de l’Europe.

    Nous nous moquons souvent des Etats-Unis mais eux au moins sont fiers de ce qu’ils ont construit. En Europe c’est le contraire. Et pourtant la crise a conduit l’Europe à une intégration plus rapide. Parler du pacte budgétaire il y a encore 10 ans aurait été une hérésie. Et la solidarité actuelle entre pays est sans précédent. J’espère donc que l’Europe va sortir de cette crise plus forte et plus solide. Avant la crise, quand la croissance était au rendez-vous, la moitié de l’Europe manquait à l’appel. La crise est donc selon moi une chance pour l’Europe qui lui permettra d’aller de l’avant.

    Mais qu’en est-il de l’euroscepticisme qui prévaut quant à l’Europe et l’euro ?

    Par rapport aux années 20 et 30, il ne constitue pas un véritable danger.

    Que pensez-vous de la politique européenne d’austérité mise en œuvre depuis le début de la crise ?

    Nous pouvons la comparer à l’Amérique, qui continue à faire la même chose, à ajouter toujours plus d’énergie fiscale, plus de déficits, tout en imprimant de la monnaie. Ici, en Europe, nous essayons de prendre le mors aux dents. Nous savons que nous souffrons d’une dépendance à la dette, et il faut que nous nous soumettions à une cure de désintoxication douloureuse. Si nous ne le faisons pas, l’économie nous tuera.

    Nous devons être compétitifs, à cause de la Chine et des autres marchés émergeants. Oui, nous appliquons l’austérité au plus mauvais moment. L’an dernier, à Davos, il n’était question que du grand bouleversement, de la quête de nouveaux modèles. On ne s’interroge sur son identité que quand on a des ennuis.

    Comment expliquez-vous que certains politiciens allemands refusent de payer les dettes des Grecs et des Portugais et imposent l’austérité ?

    Ce qu’il faut se demander, c’est si la Grèce est un marché ou un membre de la famille. Si un proche se casse une jambe, vous accourez pour l’aider, mais si votre boulanger se casse une jambe, vous allez acheter votre pain ailleurs. Sans rancune, ce n’est pas le boulanger qui vous intéresse, c’est le pain. En Amérique, cela ne leur pose pas de problème, il y a des siècles qu’ils pratiquent les transferts d’un Etat à l’autre, mais ça ne se voit pas vraiment, parce que c’est une fédération. En France aussi, vous le faites, les régions plus fortes envoient de l’argent aux plus faibles. Nous faisons de même en République Tchèque. Par conséquent, il faut se demander qui est notre voisin, est-ce seulement la France, ou est-ce aussi la Grèce ?

    Nous savons que les crises sont l’occasion de repenser les modèles économiques. Que conseilleriez-vous aux dirigeants européens afin qu’ils évitent de plonger un peu plus leurs pays dans la dette ?

    Il y a quelques générations, la politique intervenait de deux façons sur l’économie. D’une part, elle contrôlait la politique monétaire, d’autre part, elle influençait la politique fiscale. Autrement dit, la politique monétaire est le monopole du gouvernement sur l’impression de la monnaie, alors que la politique fiscale, c’est le monopole du gouvernement sur la création de la dette. Aujourd’hui, nous avons retiré la politique monétaire aux politiciens, nous leur avons lié une main dans le dos.

    Donc, aujourd’hui, en Europe, les politiques ne peuvent pas imprimer d’argent. Il leur reste une main, donc, ils peuvent créer autant de dette qu’ils le veulent, et rien ou presque ne peut les arrêter. La pression de l’Union Européenne et des marchés ne suffit pas. Les marchés réagissent trop peu, et trop tard, et l’objectif européen que nous nous sommes fixé en tant que fédération, à savoir que le déficit des Etats ne doit pas dépasser 3 % du PIB, ne s’est pas montré assez puissant pour juguler la dette.

    C’est pour cela que l’Europe n’a pas un problème d’inflation, c’est pour cela que nous essayons de tout résoudre d’une seule main, en créant de la dette. Ce qu’il faut se demander aujourd’hui, c’est si nous devrions nous détacher les mains, ou au contraire attacher la seconde. Selon moi, le rôle de l’Etat devrait être réduit au maximum, et les gouvernements devraient également renoncer à leur contrôle sur le niveau de la dette produite.

    Quand on considère la situation de l’Europe, à quels mythes ou films pourrait-on la comparer ?

    Dans le Seigneur des Anneaux. Les Elfes et les Nains se haïssent, pendant que les Hobbits se regroupent pour traverser ensemble les moments difficiles. Quand tout allait bien, personne ne se souciait de l’Europe. Nous avons commencé à considérer comme des acquis la paix et nos échanges commerciaux. L’Union Européenne existait pour commercer, pas pour faire la guerre. La Seconde Guerre mondiale a été le résultat de la fétichisation de l’idée de l’Etat-nation. Nous pouvons voir dans l’Union Européenne une réponse à cette fétichisation. Ce que nous avons fait, et c’était très habile, c’est que nous avons substitué la croissance économique d’une nation à sa croissance géographique. Mais nous ne réfléchissons pas en termes de PIB européen : nous continuons de parler du PIB de la France par rapport à celui de l’Allemagne et de la Grèce. Il est clair que c’est une très bonne chose d’avoir substitué la croissance économique à l’expansion géographique. Maintenant que nos économies connaissent la croissance, nous pouvons aussi exporter cette croissance dans d’autres domaines, comme la culture, les relations sociales et d’autres secteurs importants.

  • Interview Mario Monti : “Changer les politiques économiques, mais pas sous la pression des nationalismes”

    10 mai 2013

    Deux ans font la différence. En 2011, nous avions interviewé Mario Monti en marge de la conférence State of the Union organisée dans le cadre du Festival d’Europa de Florence (dont Presseurop est partenaire). A l’époque ancien commissaire européen et président de l’Université Bocconi, il nous avait répondu spontanément, pendant une pause café. Cette année, c’est un ancien Président du Conseil italien entouré de gardes du corps et soumis à un emploi du temps millimétré qui a participé à l’édition 2013 de State of the Union. Mais après une courte conférence de presse pour de nombreux journalistes italiens avides de son pronostic sur le nouveau gouvernement de son successeur Enrico Letta, Mario Monti a accepté de s’arrêter deux minutes pour nous répondre en français.

    Il y a deux ans, il nous avait livré son sentiment sur les menaces que la crise faisait peser sur le marché unique et de l’euro. L’avenir de ces deux piliers de l’Union européenne semble désormais garanti, restent les doutes sur la manière dont l’UE et les Etats membres combattent la crise. Mario Monti estime-t-il que l’atmosphère en Europe est aujourd’hui plus propice au réglement de la crise qu’en 2011 ?

    J’ai l’impression que oui. On a fait beaucoup de progrès concrets dans le réglement de la crise. On a aussi projeté les politiques européennes vers l’avenir, avec l’esquisse, qui est en cours de finalisation, d’un plan pour une véritable union économique et monétaire approfondie, sous l’égide du groupe présidé par M. Van Rompuy. Et je crois aussi que, enfin, les chefs d’Etat et de gouvernement sont en train de prendre plus sérieusement en compte les aspects politiques et psychologiques, tels que le nationalisme, les populismes. Cela ne va pas forcément faire changer les politiques économiques. Je crois en tout cas qu’elles doivent changer, mais pas suite aux phénomènes nationalistes et populistes. Mais si on veut faire certaines politiques dans un climat qui est très exposé à ces risques de rejet par voie nationalistes et populistes, il faut bien prendre des soins supplémentaires.

    Tout au long de son mandat de Président du Conseil, et en particulier au printemps 2012, Mario Monti a tenté, avec le Français François Hollande et le Président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, de rééquilibrer les relations entre Etats membres et d’obtenir un assouplissement des positions de l’Allemagne. Pense-t-il que les différences de vues entre la France et l’Allemagne sont un élément durable et gênant dans le traitement de la crise et la continuité du projet européen ?

    Je reste convaincu qu’une bonne coopération franco-allemande est une condition essentielle pour l’avancement de l’Europe. Essentielle, nécessaire, mais pas suffisante. Donc il est aussi très important que le franco-allemand ne se fasse pas d’une façon qui donne aux autres l’impression d’être exclusif et discriminatoire. Ce qui était un peu le cas, j’ai l’impression, à l’époque de Mme Merkel et de M. Sarkozy, beaucoup moins à l’époque que j’ai connue, de Mme Merkel et M. Hollande, et plusieurs autres d’entre nous.

  • France-Allemagne Avis de tempête sur les noces d’or

    16 avril 2013

    Les sommets saillants et les crevasses enneigées du tableau de Carl Gustav Canus, "La Haute Montagne", qui illustre l’affiche de l’exposition "De l’Allemagne" organisée au Louvre jusqu’au 24 juin, en disent long sur les hauts et les bas que connaît la relation entre Paris et Berlin.

    Les deux pays viennent de fêter leurs noces d’or, célébrées sur l’air de "Il faut en finir avec les clichés !" Pourtant, l’affaire qui nous intéresse prouve une fois encore qu’ils ont la peau dure.

    Voulue par François Hollande et Angela Merkel, l’exposition est censée rendre hommage au tandem historique en accueillant au Louvre une rétrospective de la peinture allemande, de 1800 à 1939.

    L’effet escompté n’aura, hélas, pas totalement été atteint. Et la qualité artistique des choix des conservateurs saluée par Le Monde n’aura pas suffi à faire taire les querelles de chapelle qui ont commencé bien avant l’ouverture de l’exposition au public.

    Le Caha(Centre allemand d'histoire de l'art de Paris) estime alors que "De l’Allemagne" ne contribue ni à la "compréhension", ni à "l'amitié", ni à la "réconciliation" entre les deux pays, tant elle offre une vision caricaturale d'un siècle de peinture allemande, comme le rapporte le Figaro.

    Ses homologues français se défendent alors en rappelant que l’exposition n’est pas une coorganisation, le Louvre ayant "financé l'intégralité de l'exposition (1 million d'euros) sur ses fonds propres et grâce au mécénat".

    Plus tard, la presse allemande va relayer la polémique. La Zeit se demande si "l'art allemand a-t-il toujours été ­programmé pour la catastrophe et la guerre?".

    Même réticences du côté de la Frankfurter Allgemeine Zeitung : un pays "tourmenté, sombre et dangereux", voilà la vision de l’Allemagne que renvoie l’exposition du Louvre estime le quotidien conservateur.

    Peut-être est-il temps de refermer les journaux, et d'aller se faire une idée soi-même !

    De l'Allemagne 1800-1939, de Friedrich à Beckmann, jusqu'au 24 juin au Louvre

    Tableau d’illustration : Goethe dans la campagne romaine, de Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, 1787, huile sur toile. Musée Städel de Francfort-sur-le-Main.

  • Entretien avec Luuk van Middelaar “Il ne faut pas avoir peur de la contre-démocratie”

    27 mars 2013

    Luuk van Middelaar est ce que l’on appelle un observateur engagé. Philosophe et historien, il est l’auteur de l’un des livres sur l’Union européenne les plus stimulants de ces dernières années, Le Passage à l’Europe, Histoire d’un commencement, qui lui a valu plusieurs prix, dont celui du Livre européen en 2012. Mais ce Néerlandais de 39 ans est aussi depuis 2009 au coeur du système qu’il décortique, puisqu’il est l’un des conseillers, et la “plume”, du président du Conseil européen, Herman Van Rompuy.

    C’est avec ce double regard que, de passage à Paris pour une conférence à la Maison de l’Europe, Luuk van Middelaar a remis en perspective la crise et les mutations que traverse l’Union. D’une part, cette dernière est aujourd’hui divisée entre les pays de l’euro et les pays sans euro, constate-t-il. D’autre part, “l’Europe a deux coeurs : le marché commun, et l’euro, qui constitue un transfert de souveraineté immense et sous-estimé. Les Etats en tirent aujourd’hui les conclusions, et c’est parfois très douloureux”.

    De fait, note l’historien, “la politique européenne devient de plus en plus intérieure”. Mais cette évolution ne peut pas uniquement se faire par un équilibre entre Bruxelles et les chancelleries nationales. L’UE “a besoin d’une légitimité démocratique nationale et européenne”. De ce point de vue, estime Luuk van Middelaar,

    Le public européen est comme le choeur, qui observe la scène mais y participe aussi et la commente. Il devient acteur quand il vote, mais aussi quand il manifeste dans la rue pour exprimer son mécontentement. Le public européen cherche les moyens pour se manifester en tant que public actif. De plus en plus, les élections nationales ont un enjeu européen. Lors des élections italiennes, le débat a été pour se définir par rapport à l’Europe. Le vote des Italiens a été un acte, un message. Il ne faut pas avoir peur de ce que Pierre Rosanvallon appelle “la contre-démocratie”.

    Les élections européennes de 2014 seront donc un rendez-vous crucial. Mais alors que beaucoup militent pour que le président de la prochaine Commission européenne soit désigné dans les rangs de la famille politique qui aura remporté le scrutin, Luuk van Middelaar observe que

    cette politisation, qui peut renforcer la Commission, peut aussi nuire à sa neutralité dans sa fonction de gardienne des traités. La Commission a de nouvelles attributions (en matière de contrôle des budgets nationaux, en particulier), pour lesquelles il est nécessaire d’être neutre. Se pose aussi la question du public, et de sa déception. Car la Commission n’aura pas les pouvoirs, pas les moyens de bousculer le système. De manière plus générale, cela pose le problème du pouvoir exécutif : qui est en mesure de prendre les décisions pour l’ensemble du club des Etats membres ? Je suis contre les fausses bonnes idées, et celle de faire directement élire le président de la Commission européenne en est une.

    Après cette conférence, nous avons poursuivi la discussion avec Luuk van Middelaar dans une brasserie du Marais, en compagnie de l’équipe de la Maison de l’Europe. Au menu, pot au feu, rognons de veau et la crise du sentiment européen. Ce que le philosophe, historien et conseiller politique appelle la “quête du public”. “Quand on a commencé à construire l’Europe, le mot ‘européen’ a commencé à perdre de sa substance”, rappelle-t-il :

    On ne parlait plus de nous comme des Européens, car le monde de la Guerre froide était divisé en trois : l’Ouest, l’Est et le Tiers-Monde. Le mot “européen” a acquis une signification idéologique. “Les Européens” étaient les bâtisseurs de l’Europe, ceux de la sphère interne [définie dans son livre comme les institutions communautaires] plutôt que de la sphère externe [celle du continent européen dans son ensemble]. Cela a commencé à changer avec 1989 et la réunification de l’Europe, donc un mouvement historique, et avec des actions comme la mise en avant du drapeau européen ou le programme Erasmus. D’une certaine manière, nous restons incapables de nous voir nous-mêmes comme des Européens, sauf si allons ailleurs dans le monde. Mais même si la crise crée des tensions nouvelles entre les peuples, ces tensions naissent du fait même d’être Européens.

    Cette crise, et ces tensions, on le sait, testent depuis trois ans les institutions et la gouvernance de l’UE. Comment l’auteur du Passage à l’Europe, écrit en 2009, analyse-t-il cette évolution ?

    Le processus de décision est le même. Le Conseil européen continue de se saisir des cas exceptionnels. La différence est que cela se joue sur la durée. Mais il y a un basculement plus profond. La crise grecque a mis à l'épreuve la méthode communautaire, dans le sens où l'Union se cherche un autre type de pouvoir décisionnel. Commander un livre blanc sur la soutenabilité des finances publiques ne marche pas sous la pression du temps. Il fallait agir hors des règles, du moins dans un premier temps, et ensuite absorber le choc, par exemple en intégrant les institutions. Le résultat des décisions des chefs d'Etat et de gouvernement, c'est que la Commission européenne a plus de pouvoirs que jamais, pour la supervision, la recommandation ou la mise en oeuvre. Le Conseil européen reste impliqué comme lieu où l’on doit pouvoir coordonner des politiques nationales différentes. Après la crise, il y a deux hypothèses. Soit on retrouve la situation d’avant, avec le Conseil en retrait, soit on se rend compte que quelque chose a changé. On n’échappe pas sans doute plus à une coordination plus intense des politiques économiques.

    Les Vingt-Sept auraient-ils géré la crise différement sans Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen, “patron” de Luuk van Middelaar ? “On aurait eu la présidence tournante du Conseil”, répond ce dernier, sans aller jusqu’à préciser qu’à part la Pologne, aucun grand pays n’a présidé le Conseil, au contraire de l’Irlande et de Chypre, affaiblis, ou de la Hongrie, largement discréditée. ”Le traité de Lisbonne [instituant le poste de président du Conseil] est entré en vigueur au moment où la crise a éclaté. La crise et ce changement ont joué un rôle.” Difficile, donc, d’évaluer ouvertement l’apport de Van Rompuy.

    Et le penseur passé de l’autre côté du miroir, quelle leçon, tire-t-il de son expérience ? ”Quand j’ai écrit Le Passage à l’Europe, je pensais que les événements décisifs viendraient de l’extérieur de l’UE, pas de l’intérieur. Mais ils confirment mes analyses sur le caractère événementiel de la politique européenne. La politique est une affaire qui s’inscrit dans la durée, mais aussi dans l’anticipation.”

  • Salon du livre Paris, un paradis très européen

    25 mars 2013

    Comment expliquer que cette année, presque tous les débats du Salon du livre de Paris tournent autour de l’identité européenne ? Comment expliquer la présence de la commissaire européenne Neelie Kroes, le 25 mars, pour parler du livre à l’heure du numérique ?

    Peut-être par une raison évidente : la littérature – la culture dans son ensemble – tout comme l’économie, la société, les finances ou la politique, est confrontée à une crise existentielle. Petits ou grands pays, les nations européennes, membres d’une même famille, sont autant de solistes dans un concert multinational et multilingue, posture qui renforce leur besoin d’identité propre.

    L’identité européenne justement, se façonne dans le cadre d’une construction aux multiples facettes. Thierry de Montbrial, directeur de l’Institut français de relations internationales (IFRI) considère "la construction européenne comme le plus fantastique [des] laboratoires" : "Nous nous trouvons devant un problème de double identité : accomplir celle de l’UE, assez vague, et puis accomplir, avec fierté, notre identité nationale. Qui peut dire aujourd’hui avec précision qui fait vraiment partie, et comment, de l’Europe ?"

    Des propos dignes d’un colloque consacré à la construction européenne plutôt que d’une discussion sur le stand roumain du Salon du livre (la Roumanie est l’invitée d’honneur) !

    Pourtant, pendant les cinq jours de cette 33ème édition du Salon, les discussions littéraires ont tourné autour d’un seul thème, comme dans une valse fantastique, captivant à la fois un public français désireux d’écouter et des journalistes du monde entier avides de comprendre ce qu’était l’identité.

    ”Sommes-nous européens ou pas, maintenant que nos livres sont traduits partout et que le continent récupère les écrivains roumains, après un décennie communiste ?”, se sont demandé les écrivains roumains présents au salon. ”Quel est mon vrai pays : l’Union européenne, pour le public de laquelle j’ai écrit mon roman (Les lapins ne meurent pas, Actes Sud, 2011), la Roumanie, que je représente ici, la Moldavie, qui ne m’a jamais vraiment reconnu, ou la Transnistrie, aux confins de laquelle j’habite, dans un monastère coupé du monde ?”, s’interrogeait, avec amertume, le père Savatie Bastovoi.

    “Quelle est la place des langues régionales, comme le catalan ? Peut-on écrire en castillan et être compris par tout le monde ?”, se demande Carlos Luis Zafon, l’écrivain espagnol contemporain, ambassadeur de sa ville natale Barcelone, autre invitée du Salon ?

    Au coeur de cette immense librairie européenne, les dialogues interculturels ont fusé. Nous pouvons donc affirmer que ce salon a été celui d’une identité européenne…francophone ! Sans oublier de mentionner les nombreux débats consacrés à la relation franco-allemande qui fêtait cette année ses 50 ans, autour du thème de la ”communauté de destin”.

    Le point commun de tous ces débats ? La langue française ! Ces débats, ces rencontres ou ces dédicaces ont ainsi rappelé que la seule manière de ne pas cautionner la mort d’une langue est de la parler. Aussi bien pour comprendre que l’Europe est la patrie de toutes les minorités linguistiques qu’elles soient arméniennes, hongroises, catalanes que pour s’étonner que, malgré la censure ou l’exil, la littérature continue de pénétrer les âmes. De recréer ainsi le Paradis originel ? Et pourquoi pas ! Le père Bastovoi, lui, a tranché : "Tout le monde me demande comment je me sens à Paris. Eh bien, je me sens comme au Paradis. Je vois des personnes de toute sorte, j’entends toutes les langues, et le fait que moi, je ne parle pas français mais que j’arrive à me faire comprendre de vous par des signes et des sourires, me renvoie aux origines du monde !"

    Et s’il avait raison ? Bien au-delà des empires ottoman, roman, grec, austro-hongrois qui tous se sont effondrés, les livres eux, sont restés.

  • Débat Cazeneuve-Verhofstadt, deux visions sur l’avenir de l’Europe

    11 mars 2013

    L’un est français, l’autre belge. L’un est ministre des Affaires européennes, l’autre député européen et ancien Premier ministre. L’un est socialiste, l’autre est libéral.

    A un peu plus d’un an des élections européennes, et alors que l’Union européenne peine à sortir d’une crise qui remet en cause son modèle social et alimente la défiance de ses citoyens, Bernard Cazeneuve et Guy Verhofstadt ont débattu de l’avenir de l’Europe dans l’émission de RFI Carrefour de l’Europe, sur RFI, en partenariat avec Presseurop.

    Pour Guy Verhofstadt, auteur de Debout l’Europe, un appel à “un saut fédéral” publié à l’automne dernier avec Daniel Cohn-Bendit, l’enjeu est clair : “Il faut faire maintenant le saut en avant, et le plus vite possible”. Le chef de l’Alliance démocrate et libérale au Parlement européen propose d’ailleurs une Convention européenne en 2015 “pour parler des fondements de cette Europe de l’avenir”.

    Car pour l’heure, regrette l’ancien Premier ministre,

    Le problème, c’est que nous avons un Conseil européen qui essaie de plus en plus de gouverner l’Europe, et selon moi, un Conseil de dix-sept ou vingt-sept ne peut pas gouverner l’Europe. C’est comme si les Etats-Unis étaient gouvernés par les 50 gouverneurs qui se voient 5 ou 6 fois par an et qui décident à l’unanimité. Ce serait impensable. Et c’est de cette façon que l’on est en train de gouverner l’Europe.

    Bernard Cazeneuve, lui, est plus mesuré. “Pragmatique”, selon son expression. Le ministre des Affaires européennes met en garde contre un débat qui ne serait qu’institutionnel et nourrirait les populismes :

    Je ne suis pas du tout défavorable à un saut politique. Je pense que nous ne pouvons pas continuer à fonctionner dans les institutions telles qu’elles sont. Mais il faut faire très attention à faire en sorte que ce que nous voulons faire sur le plan de l’approfondissement politique et sur le plan institutionnel soit mis au service d’un projet qui parle aux peuples. La nouvelle architecture institutionnelle est au service du projet, elle n’est pas le projet lui-même. La réduction du débat à la question institutionnelle, entre les fédéralistes et les autres, est un piège.

    ”Question institutionnelle, question de fond, je confonds tout”, insiste pourtant Guy Verhofstadt. Pour lui, la crise démontre que ”l’on n'a pas assez d’Europe”. La monnaie unique a été créée, mais ”on a oublié les autres étapes nécessaires : l’union économique, l’union budgétaire, l’union bancaire, l’union sociale et l’union politique”.

    Le député européen considère donc que les élections européennes de 2014 se gagneront en disant il faut plus d’Europe. Mais ”le but principal, le défi principal”, sera de convaincre que plus d’Europe, c’est mieux d’Europe :

    On a travaillé de manière très importante à améliorer la discipline budgétaire, mais on n’a pas fait le même effort pour la croissance. [Or] ce sont les deux faces de la même médaille.

    Mutualisation de la dette, gouvernance de la zone euro, ces mesures techniques sont un point d’accord entre le socialiste Cazeneuve et le libéral Verhofstadt. Pour le ministre français,

    Si on veut que l’Europe fonctionne mieux, il faut améliorer la gouvernance de la zone euro. Il n’y aura pas de mieux d’Europe s’il n’y a pas de gouvernance, et pas plus d’Europe si on ne peut pas avancer à plusieurs pays dans les coopérations renforcées.

    Dans la campagne de 2014, ajoute Bernard Cazeneuve, “il va falloir que nous fassions oeuvre de pédagogie. Pour que l’Europe soit victorieuse, il faudra dire la vérité”. C’est-à-dire que le redressement des comptes est nécessaire pour prendre le chemin d’une Europe de la croissance.

    Le débat Bernard Cazeneuve-Guy Verhofstadt, animé par Daniel Desesquelle, de RFI, et Eric Maurice, de Presseurop, est à écouter sur le site de l’émission Carrefour de l’Europe.

  • Agriculture Dacian Cioloş : “L’agriculture bio, mon prochain chantier”

    26 février 2013

    Soutenu par la droite, apprécié par la gauche, le commissaire à l’Agriculture, défend sa réforme de la Politique agricole commune (PAC) qui doit être adoptée cette année. Presseurop l’a rencontré au Salon de l’agriculture biologique de Nuremberg, BioFach.

    Presseurop : Comment s’en sort la PAC à l’issue du Conseil européen des 7 et 8 février derniers, pendant lequel les Vingt-Sept se sont mis d’accord sur un budget de l'UE pour la période 2014-2020 ?

    Dacian Ciolos : Que le Conseil européen ait pris une décision concernant le budget, c’est déjà très important pour l’agriculture, car sans accord budgétaire, je ne pouvais pas avancer dans les négociations. Bien évidemment, le fait que la somme proposée initialement par la Commission européenne soit amputée de 6 % ne me réjouit pas, mais si je regarde de combien a été amputé le budget global, les coupes subies par celui de l’agriculture sont inférieures à la moyenne.

    Quelles seront les prochaines étapes ?

    Comme je le disais, la réduction du budget de 6% n’affecte pas la réforme de la PAC que je dois mener. La décision doit être confirmée par le Parlement, en mars nous aurons la décision du Conseil des ministres de l’Agriculture, puis, en avril, nous commencerons les négociations dans une formule trilatérale – le Conseil deS ministres, le Parlement et la Commission.

    Vous avez souvent à faire face aux pressions des lobbyistes de l’industrie agro-alimentaire : comment faites-vous pour leur imposer vos vues ?

    Je n’ai aucune difficulté à imposer mes idées. J’essaie d’écouter, de proposer, de convaincre avec des arguments qui tiennent la route, même ceux qui ne veulent rien entendre. Sachez qu’il y a certaines limites dans l’agriculture au-delà desquelles même les lobbyistes ne peuvent pas aller sans risquer des conséquences très graves. Il y a une évidence qui n’est pas décrétée par la Commission et qui ne figure dans aucune loi : quand la connexion avec la nature n’est plus assurée, un problème arrive vite, comme par exemple, la stérilité du sol faute d’engrais. Eh bien, même ces lobbyistes qui ne soutiennent pas toujours la réforme, peuvent comprendre cette évidence.

    En être arrivé là, c’est un peu notre faute aussi, car on a voulu avoir plus, plus rapidement, et moins cher. Nous avons poussé les producteurs dans une certaine direction. Maintenant, les choses vont être difficiles à changer car les investissements réalisés dans l’agriculture sont faits à l’échelle d’une génération. Mais je crois que quand si nos arguments sont bons et qu’on écouté ceux des autres, on peut arriver à un compromis positif qui fera évoluer les choses dans la bonne direction. Discutant avec beaucoup des ceux qui critiquent la réforme, je me suis rendu compte qu’ils n’agissent pas forcément par mauvaise volonté mais simplement par autoprotection.

    L’agriculture biologique d’un côté, le greening de l’autre, représentent-ils un tel compromis positif ?

    Pour moi, l’agriculture bio est une idée qui se trouve en-dehors du paradigme classique, du développement de l’agriculture. C’est un concept novateur qui s’est développé peu à peu. L’agriculture bio est une forme conventionnelle de pratique de l’agriculture qui montre que les choses peuvent se faire différemment et qui répond à une certaine nécessité des consommateurs. Néanmoins, je ne crois pas que nous puissions séparer l’agriculture européenne en deux, dire que nous soutenons ce type d’agriculture bio et que nous abandonnons l’autre modèle. Nous devons arriver à un équilibre, car nous sommes à un carrefour où certaines idées de l’agriculture bio peuvent être introduites dans une pratique plus traditionnelle afin de la faire évoluer vers autre chose.

    Lors du lancement de la réforme de la PAC, vous aviez organisé des débats publics. Avez-vous fait de même pour celle de l’agriculture bio ?

    La révision du marché de l’agriculture biologique est un de mes futurs chantiers, et nous avons lancé un débat auquel les Européens sont invités à se prononcer. Il sera en ligne jusqu’au 10 avril.

    Propos recueillis par Iulia Badea-Guéritée

  • Interview Friedrich Moser : “L’UE souffre d’un déficit démocratique”

    11 février 2013

    The Brussels Business, diffusé ce 12 février sur Arte, explore le monde opaque des puissants lobbiess à l'œuvre dans les coulisses des institutions européennes, révélant leur influence fondamentale sur les décisions qui touchent à la vie quotidienne des citoyens européens.

    Le co-réalisateur du film, Friedrich Moser, explique à Presseurop comment lui est venue l'idée de faire un film sur un sujet aussi délicat, comment il a convaincu les lobbyistes d'y participer, et nous fait part de ses idées sur l'UE et son avenir.

    Presseurop – Pourquoi avez-vous choisi de faire ce film sur les lobbyistes de Bruxelles ?

    Friedrich Moser – C'est une longue histoire. Mon tout premier documentaire, que j'ai réalisé en 2001, portait sur la variété des langues en Europe. Deux mois après avoir terminé mon film, j'ai été contacté par l'European Training Institute, qui est très connu à Bruxelles, mais que personne ne connaît à l'extérieur. Ils m'ont invité à participer à un cours intensif d'initiation sur les institutions européennes, cours qui devait durer un week end… pour 1 750 € HT. J'ai trouvé que c'était une très forte somme. Manifestement, il y avait à Bruxelles des organisations qui cherchaient à s'enrichir sur le dos sur des gens en mal d'information.

    Avec le temps, mon opinion a un peu changé. Et je me suis dit que les institutions européennes étaient si compliquées que ces cours intensifs étaient peut-être indispensables. A partir de ce moment-là, j'ai eu envie de faire un film là-dessus. Mais il me manquait trois choses : 1/ je n'avais pas de contacts ; 2/ je n'avais pas d'histoire ; 3/ je ne savais pas comment cela fonctionnait. Alors j'ai contacté le co-réalisateur du film Mathieu Lietaert, un spécialiste des sciences politiques qui a axé son travail sur le lobbying à Bruxelles. Avec ses connaissances et ses contacts, nous sommes arrivés à nous entretenir avec les gens que vous voyez dans le film. C'était en 2008.

    Pourquoi avoir choisi le lobbying comme sujet de votre film ?

    A l'échelon national, nous savons tout qui tire les ficelles de la politique, qui est influent et qui ne l'est pas — les industriels et les syndicats, principalement. En revanche, à l'échelon européen, vous n'avez aucune visibilité dans ce domaine. J'ai trouvé cela fascinant. Ce qui m'a intéressé, c'est de regarder comment les choses se passent dans les coulisses, quels sont les gens qui circulent autour des institutions, quels sont les think-tanks. Tous ces phénomènes sont bien connus aux Etats-Unis, mais complètement ignorés en Europe.

    Dans le film, on voit deux personnes qui apparemment figurent parmi les grands pontes de Brussels Business : le patron de la Table ronde des industriels européens (ERT), Keith Richardson, et Pascal Kerneis, de l'European Services Forum. Comment êtes-vous arrivé à les faire participer au projet ?

    Nous n'avons pas eu trop de mal, car nous avons été très clairs d'emblée quant au fait que nous voulions présenter les deux points de vue : ceux qui contrôlaient les lobbies et les lobbyistes eux-mêmes. Quand Matthieu faisait ses recherches, Pascal Kerneis se plaignait de la mauvaise image qu'ont les lobbyistes. Aux yeux de l'opinion, ce qu'ils font relève pratiquement de la prostitution, alors que c'est un travail comme un autre. Dans notre film, il s'est donc efforcé de montrer en quoi consistait son boulot, comment travaillent les lobbyistes, ce qu'ils pensent, quelles sont leurs stratégies.

    Il s'agissait aussi de leur donner un visage, de les tirer de la zone d'ombre où on les situe généralement. Avec Keith Richardson, nous savions que nous allions devoir nous intéresser tout particulièrement à l'European Single Market (ESM). En effet, c'est le plus important lobby de Bruxelles. Il est à l'origine de l'UE sous sa forme actuelle, avec le marché unique tel que nous le connaissons, à savoir les fondamentaux de l'Europe dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Nous avons dit à Richardson que nous voulions nous centrer sur la période où le Marché unique a été mis sur pied et que nous souhaitions interviewer les acteurs économiques qui l'avaient rendu possible. Il nous a dit qu'il voulait écrire un livre là-dessus, mais que son éditeur n'était pas intéressé par une histoire que personne n'aurait envie de lire. Il a donc été ravi de nous raconter cette histoire.

    Que pensez-vous du lobbying ?

    Nous estimons qu'il est inévitable pour le fonctionnement de la démocratie : il faut fédérer les intérêts, et ces intérêts doivent être pris en compte. Mais si l'on ne réglemente pas cette activité, s'il n'existe pas de règles claires, de transparence, d'équité, le lobbying est voué à avoir une incidence considérable sur la politique. Nous avons ce problème actuellement en Europe : le lobbying n'est ni assez transparent, ni assez équitable. Ainsi, les lobbyistes économiques sont dans un rapport de 50 contre 1 par rapport aux associations de consommateurs à Bruxelles, ce qui n'est pas du tout le même ratio qu'à l'échelon national. Sur le plan national, les syndicats et les grandes entreprises sont au même niveau et traités de la même manière par l'Etat. Parfois, l'un l'emporte sur l'autre, mais en définitive, ils ont le même poids.

    A Bruxelles, ce n'est pas le cas : l'industrie domine très nettement. Vous avez un millier de groupes d'experts qui conseillent la Commission européenne sur la législation à adopter et la réglementation à mettre en place. Et la plupart d'entre eux sont dominés par les intérêts des entreprises, ainsi que par des représentants des intérêts des entreprises. Nous pensons qu'il est important d'écouter les grands groupes, mais aussi les organisations de consommateurs, la société civile. Il devrait y avoir un traitement équitable des uns et des autres.

    La concurrence entre les entreprises et la société civile est-elle équilibrée ?

    Pas du tout. Prenez par exemple le groupe d'experts De Larosière qu'on voit dans le film. Il conseillait la Commission [européenne] en matière de réglementation financière, après la crise financière qui a débuté en 2008. Ces huit experts avaient des liens personnels avec ceux qui ont provoqué la crise ou avaient des antécédents dans la déréglementation. C'est une sacrée réussite d'avoir trouvé, sur un continent de 500 millions d'habitants, les huit personnes qu'il ne fallait pas consulter sur la réglementation du secteur financier.

    A votre avis, les institutions de l'UE sont démocratiques ?

    Oui, mais il y a un déficit démocratique par rapport aux Etats membres. Premièrement parce que dans les Etats membres, le parlement est impliqué dès le début dans le processus législatif. Ce qui veut dire que d'entrée de jeu on a un débat. A Bruxelles, ce n'est pas le cas. C'est la raison pour laquelle nous demandons que le Parlement européen ait le droit de mettre en chantier une législation. Ce serait profitable aux deux parties, car actuellement le Parlement peut seulement bloquer les propositions de la Commission ou du Conseil. Deuxièmement, il n'y a pas de débat public sur les questions européennes parce que la presse n'en parle pas.

    Bruxelles est pourtant à l'origine de 80% des textes qui régissent notre quotidien. Ces sujets devraient être traités comme des problèmes de politique intérieure. Mais les médias en parlent comme d'affaires extérieures ou disent que les "problèmes européens sont trop compliqués et n'intéressent pas les gens". Résultat, les citoyens ne savent pas ce qui se passe à Bruxelles. Le travail que nous avons fait montre pourtant que l'Europe suscite énormément d'intérêt. Nous avons pu le voir dans les écoles où a été diffusé notre film: les jeunes ont envie de comprendre et de s'intéresser aux affaires européennes.

    Dans votre film, on a l'impression que le marché unique a été conçu d'après les desiderata du lobby industriel et mis en place par la commission Delors (1985-1995), sans la moindre consultation des citoyens. Pensez-vous que l'opinion publique n'a joué aucun rôle ?

    Il faut remonter aux débuts de la construction européenne : la communauté européenne était un projet d'élite porté par des responsables politiques et économiques européens après la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, il n'était probablement pas envisageable d'ouvrir un débat avec tous les citoyens européens. En tant que projet d'élite, l'Europe a été un succès. Mais avec le développement du marché unique et de l'Union européenne tels que nous les connaissons aujourd'hui, cette organisation de coopération économique est devenue une puissance politique. Le problème est que l'Europe ne permet pas à ses citoyens de s'impliquer comme ils devraient pouvoir le faire dans une puissance politique. C'est le principal problème de l'Europe et aussi une des raisons pour lesquelles les citoyens lui tournent le dos: ils ne se sentent pas représentés.

    Bien sûr, ce n'est pas l'ERT qui a dicté les termes de la formation du marché unique mais la Commission a fait un simple copier-coller. Le marché unique est une bonne chose mais il n'est pas achevé car vous n'avez pas partout les mêmes règles, notamment en matière de politique fiscale. Le marché unique a essentiellement été conçu pour faire émerger des "champions européens": des entreprises capables de rivaliser avec les multinationales américaines et japonaises. Cela a permis de conserver de nombreux emplois en Europe, mais cela a aussi créé une sorte de concurrence déloyale entre les "champions" européens et les petites et moyennes entreprises. Surtout aux plans financier et fiscal: les grands groupes internationaux peuvent compenser leurs pertes dans un pays par les profits qu'ils réalisent dans un autre et choisir le système fiscal le plus avantageux. Les PME ne peuvent pas.

    Percevez-vous une récente évolution dans les institutions européennes vers plus de démocratie ?

    Depuis le traité de Lisbonne, on a assisté à un transfert de pouvoirs, de la commission européenne vers le Parlement. Mais dans le même temps, il y a également eu un transfert de pouvoirs des Etats membres vers la commission. Cette dernière reste donc l'institution la plus importante de Bruxelles. Mais ses membres ne sont pas élus, pas plus que le président du conseil européen. Je pense qu'ils auraient plus de légitimité s'ils se soumettaient à l'épreuve des urnes. Cela permettrait également de contrebalancer le poids des Etats membres.

    Avez-vous toujours foi en l'Europe après en avoir vu les coulisses ?

    Bien sûr. Je n'aurais jamais fait ce film si je n'avais pas été un Européen convaincu. Même chose pour Matthieu. Je suis autrichien et j'ai vécu dans plusieurs pays européens. Je suis parti en Espagne avec le programme Erasmus. J'ai vécu douze ans en Italie et je vis maintenant entre l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie sans avoir besoin de changer de monnaie. Ça n'est pas rien.

    J'ai foi dans les institutions européennes mais elles doivent être adaptées aux pouvoirs qu'elles reçoivent. Autrement dit, elles doivent être plus démocratiques. Si je serais pour la fin de l'Europe? Certainement pas. Je crois en une Europe plus intégrée.

    Interview réalisée par Gian Paolo Accardo. Traduite de l'anglais par Caroline Lee et Olivier Ragasol

    Photo : Stefanie Langer – © Friedrich Moser

  • Entretien Arnaud Leparmentier : “Il faut nous libérer du franco-allemand !”

    21 janvier 2013

    A l’heure où l’on célèbre le cinquantenaire du traité de l’Elysée, l’appel semble pour le moins inattendu. Pourtant, Arnaud Leparmentier, éditorialiste au journal Le Monde et fin connaisseur des arcanes européens, le lance en toute connaissance de cause. Et soutient la thèse qui veut que, si dans un couple l’un des deux ne fait pas son boulot, inutile de sauver la face en disant que tout va bien. Sur le banc des accusés, il convoque … Paris !

    Il a accepté d’expliquer son propos à l’occasion de la sortie de son essai, Ces Français, fossoyeurs de l’euro (éd. Plon).

    Pourquoi un jugement aussi catégorique envers la France ?

    Les Français ne sont pas des partenaires sérieux. Ils prêchent la relance mais ne font pas d’efforts financiers et se contentent de dire "non" aux Allemands. Ils ne prennent pas au sérieux le noyau dur de la construction européenne que constitue la monnaie unique : en laissant filer leurs finances, ils montrent qu’ils ne s’imposent aucune des conséquences de cette mise en commun.

    Ces 20 dernières années – depuis le traité de Maastricht – sont jonchées de ratés franco-allemands, notamment parce que les Français ne font pas leur part du travail de réforme indispensable pour avancer dans l’Union. Il sera difficile de les faire changer : les Français ne font même pas l’effort de s’adapter au monde tout en étant convaincus d’être de bons Européens. Pour eux, l’Union européenne, c’est la France en grand.

    L’Europe traverse-t-elle une crise politique ou économique ?

    Je soutiens que la crise de l’euro n’a pas commencé avec la crise grecque mais avec la signature du traité de Maastricht, qui est une construction bancale. Depuis, on défait ce qui a été fait. Dans les années 2000, les débats se sont institutionnalisés au lieu de se pencher sur le cœur du réacteur de l’Union européenne : l’euro. On a pensé que la monnaie unique était éternelle et que les marchés étaient morts.

    Or la crise grecque a montré tout l’inverse. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy s’en aperçoivent très tôt, même s’ils ne posent pas le même diagnostic sur ce qui est en train de se passer. Et sur ce coup là, c’est le président français qui a raison : il analyse la crise grecque comme une crise systémique de l’euro alors que Merkel fustige les Grecs dépensiers qui n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Aujourd’hui, on continue d’être dans la correction de Maastricht. Il y a encore du travail, et cela nécessite une coordination plus poussée.

    Le couple franco-allemand a-t-il de l’avenir ?

    Le couple franco-allemand ne fait pas tout : dans les années 90, une nouvelle génération de dirigeants arrivent aux commandes en Europe et ils se distinguent par leur euroscepticisme. Ce qui explique aussi le ralentissement de l’intégration européenne. Les Français doivent admettre que ce qui se passe en Irlande et au Portugal prouve que les Allemands n’ont pas tout faux avec leur vision économique de la compétitivité. Même si – il faut le dire – quand Berlin n’est plus en position de force, les Allemands sont moins enclins à faire de la compétitivité à tout prix, comme l’a montré l’affaire EADS. Ils considèrent le libre-échange comme un acquis universel et impose l’ordre libéral à tout le monde … sauf à eux-mêmes quand ils sont en position de faiblesse.

    Pour l'instant, l’euro est sauvé mais comme l’a évoqué Angela Merkel, il n’est pas exclu que la France soit victime d’une attaque des marchés prochainement. Sans oublier qu’avec les élections en Allemagne, l’Union risque de connaître une année blanche, mais cette pause ne serait pas dramatique.”

    Dans l’épilogue de son ouvrage, Arnaud Leparmentier en appelle à la responsabilité des dirigeants français :

    L’euro s’est fondé sans pacte politique. De décision électoraliste en petite lâcheté, il est arrivé au bord du gouffre. [...] Le projet mérite d’être refondé. […] Pour y parvenir, François Hollande doit élaborer une offre française à présenter aux Allemands après les élections fédérales de l’automne 2013 et aux Européens à l’occasion des élections européennes de juin 2014. Pour rompre avec l’irrésistible processus de faiblesse engagé depuis 20 ans. Pour retrouver l’esprit des fondateurs et créer l’Union politique oubliée à Maastricht. La condition de survie de l’euro est à ce prix.

    Photo AFP

  • Interview Ilie Rad : “En Roumanie, l’objectivité est encore un luxe”

    06 décembre 2012

    Mircea Eliade disait qu'aucun autre peuple ne fait autant de politique que le peuple roumain. Mais est-ce une raison pour que la subjectivité envahisse autant la presse roumaine, à l’approche des élections législatives du 9 décembre ? Ilie Rad, professeur de Journalisme à la Faculté des Sciences politiques de l'Université Babeş-Bolyai de Cluj–Napoca, explique ce phénomène.

    "La presse roumaine manque d'objectivité et c'est très bien ainsi". Telle est l'une des conclusions du colloque national du journalisme qui s’est tenu à Cluj fin octobre. Le professeur de journalisme que vous êtes l’accepte-t-il ?

    En tant que professeur, je ne peux que soutenir l'idée d'objectivité. Dire aux étudiants qu’ils doivent être de gauche ou de droite serait un comble ! Mais en tant qu'individu, j'ai mes propres opinions et j'aime la diversité des opinions.

    J'en avais assez, il est vrai, de la presse qui chantait à l'unisson pendant le communisme et maquillait la réalité. Mais si vous me demandez si la presse roumaine d'aujourd'hui va dans la bonne direction, alors ma réponse est non.

    Je vois à quel point elle s'est polarisée, avant et après le référendum de juillet 2012. Jusqu'à récemment, la presse manifestait de manière voilée ses sympathies pour tel ou tel politicien ou parti. Aujourd'hui, il est clair que la chaîne B1 est pro-Băsescu et que Antena 3 est contre. Un étranger pourrait se demander, et à juste titre, quelle est la réalité ? Dans quel monde vivons-nous ? Cette polarisation me révolte. Pourtant, de nombreux chercheurs assurent que la presse roumaine est par définition subjective.

    Oui, je pense qu'elle est par définition subjective, et j'ai quatre arguments à ce propos. Tout d'abord, ceux qui ont fondé les premières publications roumaines, Mihail Kogălniceanu, Dimitrie Bolintineanu, Cezar Boliac, étaient aussi écrivains. Or l'écrivain travaille  avec des faits concrets, comme les journalistes, mais aussi avec son imagination et des métaphores. Une fois ces éléments combinés, il est difficile de les séparer.

    Notre presse a été mise au service de causes nationales nobles: la révolution de 1848, la "petite" Union des principautés de 1859, la guerre d'indépendance de 1877, la création de l'Etat en 1918... La plupart des publications sont apparues pour soutenir ces causes. România liberă par exemple a été créé en 1877 pour soutenir la guerre d'indépendance. Troisièmement, rappelons-nous que, qui fait de la politique est forcément subjectif. Cette polarisation politique se reflète aujourd'hui dans la polarisation de la presse (le premier ministre Victor Ponta /le président Traian Băsescu).

    Et enfin, il y a le problème financier: une institution média qui dépend d'une quelconque entreprise pour  des contrats de publicité, est financièrement dépendante. On ne peut être objectif qu'en ne dépendant de  personne. Pour la Roumanie, l'objectivité est encore un luxe. Et ici apparait le différend entre le milieu académique et le milieu journalistique réel.

    La presse roumaine ne pèche-t-elle pas aussi par provincialisme ?

    L’editorialiste Andrei Pleşu était clair à cet égard, à Cluj, dans sa conférence en ouverture: la presse doit s'européaniser une fois pour toutes, en adoptant les valeurs d'une presse européenne. Le respect de l'adversaire, des commentaires décents sur les blogs, moins de parti pris politique, de l'impartialité. Je pensais, comme tant d'autres, que la révolution était notre seule chance d’y parvenir.  Mais, je suis sûr qu'avec le temps, nous arriverons à atteindre des standards européens.

    Propos recueillis par Iulia Badea-Guéritée

  • Entretien Gianni Pittella : “Il est temps de tourner la page de l’austérité”

    29 novembre 2012

    Ce 29 novembre, la Commission des Affaires économiques et monétaire du Parlement européen a approuvé la position de l’assemblée sur la supervision du système bancaire européen. Elle servira de base aux négociations avec les Etats membres, en vue de l’adoption d’un texte sur l’union bancaire par le Conseil des ministres des Finances le 4 décembre prochain. Il s’agit d’un dossier que le premier vice-président du Parlement, Gianni Pittella, a suivi de près. Il en parle à Presseurop dans cet entretien accordé à la veille du vote de la Commission.

    Presseurop – Où en sommes-nous de l'union et de la supervision bancaires ?

    Gianni Pittella –  Berlin ne voulait surtout pas que la BCE puisse exercer son contrôle sur les banques les moins importantes, et notamment les près de 1 600 Landesbanken (banques régionales) et caisses d'épargnes allemandes. Mais nous sommes parvenus à un compromis : le  conseil  de supervision de la BCE sera compétent pour  toutes  les banques des Etats de la zone euro e des Etats de l'UE qui souhaiteront intégrer le Système unique de supervision bancaire. Les autorités bancaires nationales auront  simplement un role d'assistance dans la supervision.

    Nous créons ainsi un système de supervision bancaire unique mais flexible qui pourra s'appuyer sur l'assistance des autorités nationales mais dont la BCE restera le pivot. Le Parlement devra également veiller à ce qu'il n'y ait pas de conflit d'intérêts entre l'autorité de contrôle et les banques contrôlées. Un sujet sensible en raison notamment de l'extrême porosité du secteur bancaire. Ensuite, nous avons établi que le président et le vice-président du comité de supervision doivent être élus après approbation par le Parlement européen – tout comme le président de la BCE d'ailleurs – afin d'assurer le contrôle démocratique sur cet organisme.

    Nous demanderons par ailleurs que le que le comité de supervision soit en contact permanent avec la Commission des Affaires économiques et monétaires du Parlement. Quant à la mise en oeuvre, nous espérons que le Conseil l'approuve lors du sommet des 13 et 14 décembre, afin que la supervision puisse commencer progressivement début 2013.

    Une fois adopté ce comité de supervision bancaire, quelles étapes reste-t-il à franchir pour parvenir à une véritable union bancaire ?

    Il y a encore quelques pas à accomplir, notamment en matière d'harmonisation de la règlementation en matière de dépôts bancaires. Mais le pas le plus important, c'est bien la supervision. C'est même une révolution : on passe de 27 superviseurs nationaux – une chose absolument contradictoire dans une Europe où l'on trouve des banques supra-nationales, un véritable handicap – à un seul superviseur. Nous ne pourrions pas empêcher de nouvelles crises bancaires en maintenant le système actuel. 

    La mise en place de la supervision bancaire unique a aussi l'avantage d'enclencher un cercle vertueux : si l'on fait l'union bancaire, on peut faire l'union économique et fiscale. Et de là, l'union politique, car cela n'a pas de sens de partager au niveau européen uniquement l'aspect économique et financier, et pas l'aspect politique.

    L'union politique, vous y croyez ?

    Oui ! Même s'il y a des résistences que nous devons nous efforcer de vaincre. Et j'espère qu'à partir de 2014, date des prochaines élections européennes, on puisse mettre en place une nouvelle Convention européenne, qui dote l'Union de nouvelles règles sur le plan politique et qui fixe le cadre de l'union politique à venir.

    Pensez-vous que le Parlement a un rôle à jouer dans la vie économique de l'Union et dans la recherche de solutions à la crise économique ?

    Avec le traité de Lisbonne, le Parlement est devenu co-décideur. Je pense qu'en l'espace de quelques années, il deviendra une véritable chambre législative. A terme, LA chambre législative de l'Union européenne devra être le Parlement. Aujourd'hui, nous voulons faire entendre notre voix sur la manière de gérer la crise. Nous nous battons pour faire entendre aux chantres de l'austérité que tous les analyses confirment que les effets d'une politique basée uniquement sur l'austérité sont dévastateurs : la dette publique ne recule pas, la récession s'installe, le chômage augmente, la demande interne baisse, l'Europe perd de la compétitivité internationale et les prévisions sur un retour de la croissance disent qu'il faudra attendre 2014.

    Avez-vous des propositions alternatives ?

    Il faut tourner la page de l'austérité. L'heure est venue pour les investissements. Nous souhaitons un plan européen pour la croissance, la cohésion sociale et le développement durable. Un plan fondé sur le financement des réseaux d'infrastructures matériels et immatériels. Des premiers font partie les réseaux ferroviaires, les réseaux énergétiques, les réseaux télématiques et les énergies renouvelables. Des seconds font partie l'éducation, la formation, la recherche et la mobilité des jeunes. Il s'agit d'un plan d'une valeur de plusieurs centaines de milliards que l'on doit mettre en place au plus vite. 

    Et où comptez-vous trouver ces milliards, alors que les Etats membres font face à des coupes budgétaires parfois massives, car ils n'ont plus d'argent ?

    Nous devons mettre en place des bons du trésor européens – les fameux eurobonds – afin de recueillir quelque 3 000 milliards d'euros. Cette somme, ce n'est pas moi qui l'ai inventée : ce sont des économistes menés par [l'ancien président de la Commission européenne] Romano Prodi et par [l'économiste italien ] Alberto Quadro Curzio. 2 300 milliards seraient destinés à la mutualisation de la dette européenne, et donc à la réduction de celle-ci ; les 700 restants seraient utilisés pour financer ce plan d'investissements. Si nous disons à Mme Merkel et aux citoyens allemands “Ecoutez, le lancement de ces eurobonds ne vous coûtera pas un centime, parce que la garantie de ces eurobonds serait fournie par les réserves en or des Etats membres et par leur patrimoine public”.

    Les Etats peuvent garantir à la fois leur propre dette publique et une éventuelle dette publique européenne ?

    Leurs réserves en or et leur patrimoine est bien suffisant. On pourrait décider que les Etats consacrent à la garantie des eurobonds la partie de PIB excédant les 60%  [la part de l'endettement public admise par les critères de convergence de l'euro]. Techniquement, c'est faisable. Il faut prendre acte que c'est la bonne solution. Après, si  pour soutenir les eurobonds, Mme Merkel exige que l'on avance sur l'union budgétaire, c'est à dire que les Etats membres de la zone euro respectent les critères prévus par le pacte budgétaire et qu'il y ait [de la part de l'UE] un contrôle plus sévère sur leurs politiques de bilan, je dis "OK". Pourvu que l'on avance également avec l'union politique.

    Vous avez évoqué l'hypothèse que le Parlement devienne la chambre législative de l'UE. Actuellement, ce rôle est joué par le Conseil. Comment envisagez-vous les rapports entre les deux institutions dans ce cas de figure ?

    J'imagine un pouvoir législatif bicaméral – le Conseil étant la seconde chambre, une sorte de Sénat – où les deux chambres aient les mêmes pouvoirs. Le président du Conseil serait assimilé à un président du Sénat. A moins que l'on ne veule imaginer transformer le Conseil en organe exécutif, mais cela poserait la question du rôle de la Commission.

    A l'avenir, vous imaginez plutôt une UE fédérale, ou une union à deux, voire trois vitesses, ou une union plus intergouvernementale ? 

    Mon souhait est de parvenir à une union fédérale. L'intergouvernemental n'a pas produit de résultats brillants. Parce que la logique intergouvernementale veut que toute négociation est dirigée par les intérêts nationaux. Et il est clair que ceux-ci divergent. 

    Une réforme qui revient souvent dans les articles que nous avons publiés est celle de l'élection au suffrage universel du président de la Commission et des commissaires européens. Qu'en pensez-vous ?

    Je suis favorable à l'élection directe du président de la Commission. Et elle pourrait se faire même dès 2014, sans bouleverser les règles qui régissent actuellement les élections européennes : si les partis appartenant à un groupe politique au Parlement européen indiquent lors de la campagne quel est leur candidat à la présidence de la Commission, les électeurs voteront aussi pour ce dernier. Si le Parti socialiste européen indique l'actuel président du Parlement, Martin Schulz – ce que je souhaite, car il a toute l'envergure nécéssaire pour ce poste – tous les partis affiliés indiqueront Schulz comme candidat. 

    Que pensez-vous de l'hypothèse de listes électorales transnationales, avec des candidats qui se présenteraient dans d'autres pays que le leur ?

    J'y suis favorable. Je suis également favorable à l'élection des commissaires européens parmi les eurodéputés, car cela permettrait de retirer le droit de les nommer aux gouvernements et de résoudre le déficit démocratique, un des maux qui affligent aujourd'hui l'Europe.

     

    Propos recueillis par Gian Paolo Accardo

  • Entretien D’Artagnan, mousquetaire d’une nouvelle Europe

    22 novembre 2012

    J’ai rendez-vous à 16h45 au Jardin du Luxembourg avec d’Artagnan. Mes collègues me regardent bizarrement et pourtant, ce n’est pas une blague. Il ne m’a pas non plus provoquée en duel. Devant le Sénat, je respire à fond et je monte d’un pas décidé vers le bureau d'Aymeri de Montesquiou-Fezensac d’Artagnan. L’héritier du célèbre mousquetaire est un sénateur français, maire de Marsan (dans le Gers) mais surtout, capitaine de la Compagnie des Mousquetaires d’Armagnac. Un mélange somme toute assez romantique, à l'image du personnage qui m’accueille dans un bureau…insolite. Aux murs, on trouve aussi bien une gravure représentant son illustre ancêtre (hmm, les moustaches ne cadrent pas avec ce que l’on voit dans les films…) qu'une photo de l’héritier d’Athos, mais aussi des clichés de Gabriel Byrne et de Leonardo DiCaprio (deux acteurs ayant joué dans des films sur les Mousquetaires). On abandonne – avec regret – l’idée de discuter de la nouvelle Milady – Milla Jovovic – et on commence une interview rythmée par la sonnerie du téléphone qui semble ne jamais s'interrompre.  Ce mousquetaire du XXIe siècle est aussi agile avec son téléphone portable que ne l'était son illustre prédécesseur avec son épée. 

    Vous êtes le vice-président de la commission des Finances du  Sénat. Vous êtes donc au centre des discussions sur le mécanisme européen de stabilité, et de celles sur le fédéralisme…Pensez-vous, en tant que fédéraliste convaincu, que l’Europe aurait été une cause digne de d’Artagnan ?

    Je ne sais pas si “la guerre pour l’Europe” est une cause noble, mais dans tous les cas, la création de l’Union européenne répondait à une question de survie : pas seulement la survie en soi mais aussi la survie face à des pays-continents, comme les Etats-Unis, le Brésil, la Chine, l’Inde, le Japon… Sans l’UE, les pays européens ne sont pas grand-chose. D’Artagnan aimait l’honneur, servir sa patrie et je crois que je partage ses qualités. La devise en moins : pour les Mousquetaires c’était “tous pour un et un pour tous”. Pour moi, c’est plutôt celle de Saint-Just : “Il est impossible que l'on gouverne sans laconisme”.

    Vous avez récemment déclaré, lors d'une intervention au Sénat, que “la construction européenne n'est jamais aussi stimulée que lors de crises majeures. La préfiguration d’une Europe fédérale est une révolution dans l’esprit et dans les mœurs”. Sommes-nous en train de vivre un tel moment ?

    En essayant de résoudre la crise grecque et la crise de l’euro, nous avons perdu beaucoup de temps à tergiverser. Une perte de temps désastreuse pour la monnaie unique car les spéculateurs en ont profité, et les agences de notation ont pu jouer un rôle majeur. Leurs actions,  même si elles étaient de bonne foi, ont eu des conséquences négatives sur l’euro. La menace d’une dégradation permanente n’est pas une bonne chose pour la stabilité de l’euro.

    En bon connaisseur de l’Europe de l’Est [spécialiste du Kazakhstan, de la Russie et des pays de l’Est, le sénateur d’Artagnan a été le représentant du président français pour l’Asie centrale entre 2009-2010], vous avez dit à maintes reprises que la confiance et l’enthousiasme qui manquent à l’UE viendront de l’Est…

    Et c’est vrai. Les pays de l’Est vivent encore dans une névrose globale. Le Rideau de Fer est un poids historique dur à porter, et c’est ce poids qui les poussent à considérer encore la Russie comme un pays proche, un voisin peu sympathique. Néanmoins, les pays de l’Est représentent le futur de l’UE, son socle, il est temps pour eux de tourner la page.

  • Démocratie Dans la peau d’un jeune parlementaire européen

    16 novembre 2012

    Comment devient-on député européen ? Pour les adultes, il faut souvent en passer par une concurrence au sein d’un parti politque et toujours par le suffrage des citoyens. Pour les plus jeunes, le parcours commence dans un club européen d’un lycée, se poursuit par des projets pédagogiques, des exposés, des débats, des rencontres au niveau régional, national puis international, et s’achève par la participation à une session internationale du Parlement européen des jeunes.

    Tel est le parcours qu’on suivi les jeunes Français qui ont participé à la 71e session du PEJ, à Amsterdam, du 2 au 10 novembre derniers. Venus pour la plupart du lycée Renoir de Limoges, il ont rejoint plus de 200 autres jeunes venus de 36 pays (voir la note précédente). Entre deux activités ludiques et culturelle de “teambuilding” pour créer un esprit européen, ils ont travaillé pour élaborer des résolutions censées exprimer “l’avis des jeunes européens sur la politique”, ainsi que l’explique Maxime Anceau, élève de terminale au lycée Vaucanson de Tours. Membre du bureau du comité régional Centre du PEJ France, il a rejoint l’équipe limousine pour cette session internationale.

    Les membres du Parlement européen des jeunes ont donc un pouvoir très symbolique. “Nous n’avons pas l’espoir que toutes les résolutions soient votées par le Parlement européen”, reconnaît Célia Poncelin. "Mais peut-être qu’elles inspirent le Parlement européen. Nous savons que ça a été le cas et nous espérons que cela le sera encore.” Vice-présidente du comité Rhône-Alpes du PEJ France, cette étudiante à Sciences Po Grenoble a déjà été déléguée et était à Amsterdam pour encadrer les plus jeunes. Pour elle, le PEJ est avant tout un apprentissage de l’Europe.

  • Démocratie Les bonnes résolutions de la jeunesse européenne

    13 novembre 2012

    “Mettre fin à la crise” : le sujet préoccupe les dirigeants européens depuis de longs mois, pour l’instant sans résultat probant. Alors pourquoi ne pas partir à la recherche d’idées différentes et considérer le débat avec un regard neuf, celui de lycéens venus de toute l’Europe ? Tel était l’esprit de la 71ème session du Parlement européen des jeunes (PEJ) qui s’est tenue à Amsterdam du 2 au 10 novembre et dont Presseurop était un partenaire média.

    Pendant 8 jours, 220 délégués, venus de 36 pays, âgés de 16 à 22 ans, et encadrés par des anciens un peu plus âgés, ont planché sur des thèmes aussi divers que l’accès à l’éducation et à l’emploi, les unions monétaire et bancaire, l’égalité homme-femme au travail ou la diplomatie européenne. Présentées par 15 commissions, calquées sur les commissions du vrai Parlement européen, 15 résolutions ont ensuite été soumises au débat et au vote de l’assemblée générale. Les 13  qui ont été adoptées seront ensuite transmises à Bruxelles, dans l’espoir qu’elles inspirent les futurs textes de loi préparés par la Commission européenne et votés par le Parlement.

    Créé il y a 25 ans à Fontainebleau, le PEJ tient chaque année trois sessions internationales et une centaine de rencontres au niveau national ou international. Une quarantaine de résolutions sont donc adoptées chaque année, mais de mémoire de participant, aucune n’a jamais été retranscrite en droit européen. Peut-être parce que, comme l’a rappelé le prince Constantijn des Pays-Bas (directeur adjoint du cabinet de sa compatriote Nellie Kroes, la Commissaire européenne à la Stratégie numérique) à l’ouverture de la session, plusieurs dizaines de parlements européens thématiques ou catégoriels existent en plus de celui des jeunes. Peut-être aussi parce que, ouvert aux jeunes des pays membres du Conseil de l’Europe (plus la Biélorussie), il ne peut vraiment se poser en alter ego junior du Parlement européen.

    Mais le Parlement européen des jeunes ne se limite pas à cet espoir somme toute bien ténu, voire idéaliste. Comme l’explique la présidente de cette session, Gillian O’Halloran, “le PEJ est une organisation de jeunesse dont le but est de rassembler des jeunes de toute l’Europe”. Son objectif, ajoute-t-elle, est “de faire tomber les barrières entre des jeunes de nationalités différentes et venus d’environnements différents, et leur donner un espace pour débattre de ces sujets de manière à ce qu’ils puissent représenter leur propre opinion, plutôt que, par exemple, celle de leur pays ou d’une quelconque organisation.”

    Le PEJ est donc avant tout un lieu d’apprentissage de la citoyenneté européenne dans lequel la réfléxion, l’échange et le débat sont à la fois un moyen et un but. La tenue des débats, principalement en anglais mais aussi un peu en français (les deux langues officielles du PEJ), montre d’ailleurs que cette ambition est atteinte. Car les délégués, à l’aise et bien informés sur les sujets abordés (car conseillés dans le travail en commission par des représentants des institutions européennes), savent déjà souvent débattre avec clarté et pugnacité.

    Cela montre aussi que les délégués, sélectionnés à l’échelle nationale parmi des clubs la plupart du temps animés par des enseignants dans le cadre scolaire, sont, comme le note Gillian O’Halloran, “la crème de la crème”. Le PEJ s’expose donc au reproche d’être le club d’une élite européenne. Ses membres ne viennent pourtant pas tous des grands lycées des grandes villes européennes, et tous ne sont pas, les débats l’ont amplement illustrés, des “européistes” inconditionnels. Et en cela, avec ses qualités et ses défauts, le Parlement européen des jeunes est un reflet de l’Europe d’aujourd’hui.

  • Médias Quatre lauréats pour le prix Louise Weiss 2012

    29 octobre 2012

    L'Europe va mal, mais le journalisme européen résiste bien. Ainsi pourrait-on résumer l'édition 2012 du prix Louise Weiss du journalisme européen, remis ce 29 octobre dans les salons du Quai d'Orsay, en présence du ministre des Affaires européennes, Bernard Cazeneuve.

    A première vue, la crise de la dette et la crise des médias semblent se combiner pour réduire le spectre de l'actualité européenne proposée au grand public. Mais le nombre record (plus de 70) et la qualité des sujets de presse écrite, web, radio et télévision proposés cette année au jury (dont fait partie Eric Maurice, le rédacteur en chef de Presseurop) démontre qu'il n'en est rien. Et les quatre journalistes lauréats couvrent des facettes différentes de ce vaste objet journalistique qu'est l'Europe. 

    Dans la catégorie "Reportage", Laurent Geslin et Mehdi Chebana ont été distingués pour "La valse européenne des médecins", un article très fouillé paru dans Le Monde Diplomatique, sur les médecins roumains venant exercer en France et les étudiants en médecine allant s'inscrire dans les facultés roumaines. Dans un aller-retour entre les deux pays, les deux auteurs montrent comment les évolutions démographiques, la crise économique et sociale et les possibilités offertes par le marché unique remodèlent le système de santé dans les deux pays.

    Le prix de la catégorie "Décryptage" récompense d'autres sortes de transferts, puisqu'il s'agit de l’enquête "Paradis fiscaux : les petits secrets des grandes entreprises", diffusé sur France 2 et produite par l'agence Premières Lignes Télévision. Edouard Perrin ouvre les portes derrière lesquelles les grands groupes mettent une partie de leurs actifs en lieu sûr pour échapper au fisc de leur pays. Un 52 minutes au cours duquel banquiers et officiels luxembourgeois tentent d'expliquer, avec plus ou moins de gêne, comment leur pays laisse ses partenaires de l'Union européenne perdre des milliards d'euros de recettes potentielles. Plus court, mais tout aussi éclairant, le reportage de Gwendoline Debono, lauréate dans la catégorie "Jeune". "Crise grecque, l'extrême droite en embuscade", diffusé sur RTL avant les élections de juin dernier, explique à la fois pourquoi Aube Dorée a pu faire une entrée fracassante au Parlement (en jouant un rôle social que ne peut plus tenir l'Etat grec) et comment ce mouvement agit comme une sorte de secte aux partisans dévoués et prêts à tout, y compris aux violences contre les immigrés. 

    Retrouvez ici les palmarès 2011 et 2010.

    (Sur la photo : Laurent Geslin, Mehdi Chebana et la président du jury Véronique Auger)

     

  • Livres L’Eurotopie fédérale de Cohn-Bendit et Verhofstadt

    15 octobre 2012

    En sport, on dit que ce ne sont que les matchs qu’on ne joue pas qu’on peut perdre”. Du Daniel Cohn-Bendit dans le texte. En cette matinée brumeuse, la Maison de l’Europe à Paris accueille l’inénarrable Dany et son comparse Guy Verhofstadt, chef des libéraux au Parlement européen. Ils viennent de signer un ouvrage à quatre mains (voire à six si on compte la contribution de Jean Quatremer) qui du haut de ses 156 pages proclame énergiquement : “Debout l’Europe !”. Un manifeste pour la fédéralisation de l’Europe ? A quoi bon adresser un tel message à cet aéropage d’Européens nationalistes et grincheux ? Justement parce que, comme le dit la citation, les matches qu’on ne joue pas… Et puis il suffit d’écouter les encouragements qui saluent le passage de Cohn-Bendit dans les rues de Paris pour comprendre le choix de cette métaphore sportive.

    Un vert, Daniel Cohn-Bendit, et un libéral, l’ex-Premier ministre belge Guy Verhofstadt, ont voulu dire leur ras-le-bol de l’inefficacité des dirigeants européens, sommet après sommet : “Nous sommes frustrés et en colère ! Où est la solution à cette crise qui a commencé en 2009 ? Les sommets n’ont fait que l’aggraver !”, explique Verhofstadt qui a assisté à pas moins de 40 d’entre eux. La colère monte, le ton aussi : à travers ce livre publié chez Actes Sud et André Versaille éditeur (et déjà traduit en 9 langues), les deux européens exposent leur vision des choses : “La crise vient du fait que nous avons une monnaie, l’euro, mais pas les instruments nécessaires à son fonctionnement, parce que nous nous sommes crus plus intelligents que les Américains, qui ont quand même pensé à ces choses là en amont de la création du dollar “,  tonne Verhofstadt. “Nous sommes devant quatre fractures politiques qui nous définissent, les uns et les autres, renchérit Cohn-Bendit. Une fracture sociale (notamment celle entre la gauche et la droite), une fracture entre la démocratie et la liberté, une fracture écologique et une dernière, européenne”.

    L’alchimie des révoltes de ces deux-là fonctionne à merveille. Leur colère n’a fait qu’augmenter au fil du temps, entre décembre 2011 et octobre 2012, exprimée tantôt en néerlandais, tantôt en français, au gré des rencontres inattendues entre les deux collègues. Comme dans le cas du joueur d’échecs russe, Gary Kasparov et du dissident Edouard Limonov, ennemis jurés en politique mais réunis par le combat pour l’existence d’un parlement libre en Russie. Libre pour exprimer ses opinions, comme pour en combattre d’autres. Car l’essence même du combat réside ici : comment débattre individuellement de son destin, si le cadre manque ?

    Ce cadre, pour les deux trublions qui écrivent un livre censé “choquer l’Europe, du point de vue politique”, n’est pas celui d’aujourd’hui, où les Etats cachent la verité aux citoyens : la fédéralisation se fait en catimini, par nécessité, et les peuples se sentent trahis. “Une Europe fédérale n’est pas un super état, mais un état beaucoup plus soft, martèle Daniel Cohn-Bendit. Aujourd’hui la souveraineté nationale est mise à mal par le marché, par la mondialisation. Si on veut reconquérir notre souveraineté, ça passe par la souveraineté européenne”. “Par le haut et non pas par le bas”, précise le compère Verhofstadt.

    Tout ceci ne saurait se réaliser sans un cadre politique. “Je plaide pour la création d’une Alliance pour l’Europe, dans les deux prochaines années. Car l’Europe fédérale est la seule structure qui peut garantir la souveraineté des citoyens. Il nous faut, en vue des élections parlementaires de 2014, une force politique cohérente”, espère Guy Verhofstadt. “Un modèle fédéral classique, avec un gouvernement contrôlé par deux chambres : le Parlement, élu sur des listes transnationales ; et une deuxième chambre, un Sénat, plus un budget et un financement validés directement par des citoyens. Il n’y a pas de démocratie européenne si les gens doivent payer leurs taxes à un Etat qui décide ensuite de ce qu’il donnera à l’UE”.

    Daniel Cohn-Bendit met en garde contre les bêtises à ne pas faire : “Regardez, la fin d’Erasmus…c’est l’aberration générale. Au lieu de doubler le programme, ils le coupent. C’est un crime contre l’avenir !”. Du Cohn-Bendit dans le texte.

  • Interview Nicolas Vadot : “Il faut faire le saut fédéraliste maintenant”

    09 octobre 2012

    Militant européen convaincu, le dessinateur de presse franco-britannique est un des plus prolifiques sur les sujets européens – et l'un des préférés de Presseurop. Lors de son passage au Festival d'Internazionale à Ferrare (Italie), il nous a livré sa vision de son métier et de l'Europe.

     

     

    Presseurop : Peut-on rire et faire rire de l’Europe ?

    Nicolas Vadot : Il faut arriver à en rire soi même, car le sujet peut paraître un tantinet rébarbatif. Mais oui, on peut rire de l’Europe. Ça permet de désamorcer des choses. Donc, c’est tout à fait faisable.

    Qu’est-ce qui vous a le plus inspiré dans l’actualité européenne ces derniers temps ?

    J’essaye de ne pas réagir par rapport à l’Europe, car j’ai une position militante : je suis un ultra-fédéraliste, je l’ai toujours été. Alors, quand [l’ancien Premier ministre belge] Guy Verhofstadt et [l’euro-député vert] Daniel Cohn-Bendit présentent leur livre, je ne le descend pas. Même si c’est un catalogue de bonnes intentions, j’essaye d’avoir une approche on va dire “positiviste” de l’Europe, même si je peux être critique. Il ne faut jamais oublier que l’UE a été créé au départ pour qu’on arrête de se taper dessus entre Européens et que, si on n’a pas connu de guerres sur le continent –  hormis l’ex-Yougoslavie, qui ne faisait pas partie de l’UE –  c’est quand même une super-réussite, l’UE. 

    Si j’ai une mission vis-à-vis de mes lecteurs, surtout les plus jeunes, c’est de leur rappeler : “Les gars, vous vivez en paix, mais la paix, ça se construit tous les jours, entre démocrates, et ce n’est pas là pour toujours, parce que ça peut s’arrêter.”

    Je travaille également pour la presse financière, pour L’Echo. Ici, il s’agit de sujets beacoup plus pointus, comme les taux directeurs de la BCE, l’harmonisation fiscale…et là, il est possible d’être très didactiques. Et ça, ça m’intéresse.

    Peut-on trouver dans l’actualité de l’UE de quoi faire un dessin chaque jour ?

    Chaque jour, peut-être pas. D’ailleurs je n’en ponds pas un par jour sur ce sujet : disons qu’en moyenne, je dois en faire un sur cinq, ce qui est tout à fait correct.

    Y a-t-il des dessinateurs auxquels vous vous inspirez en particulier ?

    J’ai une spécificité par rapport à d’autres dessinateurs : je ne suis pas autodidacte. J’ai appris à dessiner dans un académie, et je suis partisan de la ligne claire [le style de l’école belge]. Quand les Américains voyent mes dessins, ils disent : “C’est du dessin de presse façon Hergé” et je le prend comme un compliment, parce que je trouve que la ligne claire est extrêmement efficace. Mon inspirateur est également Plantu, parce qu’il a été le premier à éditorialiser les dessins et je pense que le dessin politique ne doit pas seulement décrire l’actualité, mais il doit aussi la commenter. J’ai étudié un peu tous les dessinateurs français –  Cabu, Loup, Faizant, Jean Eiffel, Dubout –  puis les anglais –  Searle, Scarfe, Steadman. Ce que j’ai voulu apporter, c’est une approche ligne claire, avec en plus de la couleur. On a trop négligé la couleur dans le dessin politique, or, dans l’actualité européenne, on joue beaucoup sur les drapeaux et leurs couleurs.

    Qu’est ce que vous aimez et qu’est-ce que vous n'aimez pas dans l’UE ?

    Ce qu’ j’aime, c’est la tour de Babel, c’est à dire le fait qu’on ne voit pas les choses d’un point de vue ethnocentriste. Et pour moi, c’est très important, car non seulement je suis à moité britannique, mais en plus, j’ai une femme australienne. J’ai vécu six ans en Australie et, là-bas, l’Europe, tout le monde s’en fout. Et à la limite, ils sont plus européens que nous, parce qu’ils ne disent pas “Je vais en France, en Italie ou en Allemagne”, ils disent “Je vais en Europe”. Quant à l’europhobie des britanniques, elle m’exaspère profondément : la grande erreur de Tony Blair, a été de ne pas utiliser son second mandat pour forcer la Grande-Bretagne à entrer dans l’euro. J’aime aussi ce côté supra-national, le fait de pouvoir traverser les frontières.

    Ce que je n’aime pas, c’est la bureaucratie ; ce sont tous ces gens qui sont dans les bureaux de l’UE et qui ne savent même plus ce qu’ils font ,et le fait qu’on ait fait d’un grand idéal qu’était l’idée européenne une baudruche bureaucratique dont on ne sait pas où elle va ni comment elle va s’en sortir.

    Peut-on représenter l’Europe et comment avez-vous choisi de la représenter ?

    Oui. Je la représente comme Miss Europe : c’est une très jolie femme. Elle était blonde aux yeux bleus au départ, puis elle est devenue brune –  j’ai épousé une brune et je voulais la paix dans le couple. Elle est très jolie et élancée, voire sexy –  parce que c’est comme ça que je vois l’Europe. Pour moi, l’Europe a un côté très féminin, donc positif. 

    Il m’arrive de représenter la bureaucratie européenne comme un homme en gris, avec son attaché-case : c’est la technocratie. L’homme en gris et Miss Europe ne s’entendent pas très bien, et c’est là probablement la limite du dessin politique, au sens où je dois forcément caricaturer, donc forcer le trait, utiliser des stéréotypes.

    Pensez-vous que l’Europe a un avenir, ou qu'on est arrivés à la fin ?

    J’espère franchement qu’on n’est pas arrivés à la fin, parce que si c’était le cas, je craindrais que mes enfants ne connaissent une guerre sur le continent. Je pense qu’il y a des dangers et c’est pour cela que je pense qu’il faut faire le saut fédéraliste maintenant.

     

    Propos recueillis par Gian Paolo Accardo

  • Exposition “On aime les Bohémiens dans les arts, moins au fond de notre jardin”

    28 septembre 2012

    L’exposition “Bohèmes” qui se tient au Grand Palais, à Paris, jusqu’au 14 janvier, est une occasion rare d’entrer dans un univers qui fascine et intrigue depuis des siècles. Dans une spectaculaire mise en scène, Picasso, Van Dongen ou Van Gogh, côtoient les souvenirs du Chat Noir et du Lapin Agile, et des exemples de l’Art dégénéré de Munich. Pour Sylvain Amic, directeur du musée des Beaux-Arts de Rouen et commissaire de l’exposition, présenter une telle exposition en plein débat sur les Roms en France n’est pas (seulement) un acte politique.

    Le terme “bohème” tient-il dans une définition ? 

    Sylvain Amic : Les termes par lesquels on a désigné ces populations, contiennent, dès le départ, énormément de malentendus. On va appeler les gens Tziganes parce que leur groupe s'appelle Tziganorum. On va les appeler Bohémiens parce qu'ils passent par la Bohème. On va les appeler Egyptiens parce qu’un autre groupe s'appelle Egyptanos. Dès le début, ils sont une réalité multiple, insaisissable, avec un mystère autour de leurs origines. 

    Le terme “bohème” en lui-même, est une invention française : c'est en France, pendant la Monarchie de Juillet (1830-1848), que des artistes inventent un “itinéraire bis” pour faire triompher une nouvelle vision de l'art. On va les appeler très naturellement bohémiens parce qu'ils transgressent toutes les règles et tous les tabous. C'est exactement ce que font les Tziganes à cette époque, et c'est loin d'être un compliment. Ils sont même considérés comme la lie de la société. Mais, comme souvent dans l'histoire de l'art, ce qui est un commentaire dégradant va être repris comme un drapeau. Rappelez-vous fauve et fauvisme ou impression et impressionisme. Baudelaire invente, à partir du mot bohème – ces jeunes gens qui ne vivent pas comme les autres, qui ont une vie libre, en marge, qui ne pensent pas au lendemain et qui ne respectent pas les règles – le bohémianisme, c’est-à-dire le culte des sensations multipliées. Tout de suite, il ajoute une référence à Franz Liszt, parce que le compositeur hongrois lui avait offert son traité sur les Bohémiens et la musique en Hongrie. Le parcours de l'exposition donne l'impression d'être en réalité le parcours d'une incompréhension, séculaire, profonde, des peuples nomades. Des Roms. Pensez- vous que cette exposition puisse changer les préjugés, ouvrir les esprits ? C'est une incompréhension certes, mais les Bohémiens arrivés en Europe ont fasciné d'emblée. La première “archive” que nous avons est une phrase d’un échevin d'Arras [conseiller municipal de l’époque] qui écrit en 1419 : “Merveille venue d'Egypte.” Ils fascinent toujours, par leur origine mystérieuse, par le fait de savoir dire la bonne aventure... Bien sûr cela surprend, cela étonne et intrigue et donc, cela alimente les fantasmes, comme par exemple le vol d’enfant, très courant dans l’imaginaire ancien [et même actuel, dans certains pays de l’Est]. La nouvelle de Cervantès, La Gitania, la petite gitane, et même les écrits de Victor Hugo reprennent ce thème avec Esméralda [dans Notre-Dame de Paris], qui est elle aussi une enfant volé. Il y a aussi de grands mythes complètement factices créés parce que ce sont ces populations qui sont montrées de doigt quand on veut trouver un coupable. On dit : Christ a été mis sur la croix, les Juifs ont crucifié, les Bohémiens ont forgé les clous. Le Juif errant n'est pas très éloigné du Bohémien sur la route. Ce sont des représentations de victimes toutes désignées.

    Prenons l’exemple de Louis XIV : il se déguise en bohémien, soi-disant égyptien, pour un ballet de Lully mais quelques années plus tard, il édicte une loi qui condamne les Bohémiens aux galères, leurs femmes et leurs enfants aux hôpitaux et à la prison. Et il a précisé dans son édit qu'il interdisait aux pouvoirs locaux de les protéger. Car il savait que les seigneurs portaient beaucoup d'intérêt à cette petite troupe qui sert de main d'oeuvre supplétive, qui apporte une connaissance du monde animal – des chevaux en particulier – qui fournit parfois une compagnie de soldats, sans oublier le divertissement et le mystère. Depuis toujours, il y a cette tension entre acceptation et rejet, entre une proximité locale et un pouvoir central qui cherche à les ranger dans des catégories.

    Ces lois ont toujours échoué parce que lorsqu’on a voulu les appliquer, on s’est rendu compte qu’elles étaient basées sur un fantasme qui ne correspondait pas à la réalité. Tout au long de l'histoire, on reste dans un trouble entre imaginaire et réel. Nous sommes encore dans ce trouble-là aujourd’hui. Notre exposition veut modestement montrer que l'apport de ces populations à notre culture est ancien, et qu’il est majeur lorsqu’on pense à des artistes comme Baudelaire, Liszt ou Courbet tous les trois fascinés par les Bohémiens, dont ils ont tiré l'audace de briser les tabous. On ne peut que leur tirer notre chapeau.

    Vous affirmez que les Roms ont contribué à la construction européenne et que lorsqu’on l’aura compris, on pourra enfin avancer... Sans me prendre pour un anthropologue ou un historien des Roms – je suis un historien de l'art – je pense que le cadre européen pourrait faciliter les choses. Faire d’une nation rom une sorte de nation transfrontalière peut être une forme de danger. Ces gens ont des nationalités, il y a des Français, des Hongrois, des Suisses, des Anglais, etc... Il ne faut pas faire de l’Europe une sorte de Kurdistan rêvé. Et ce sont des gens qui sont, la plupart du temps, sédentaires de longue date. Seule 4 % de la population rom est vraiment nomade. Il ne faut pas priver ces gens de leur citoyenneté.

    Dans sa conclusion, cette exposition apporte un élément purement artistique au débat, le fait que l’on est tous porteurs de cet imaginaire. On fredonne tous “Ma Bohème”, “Mon pote le Gitan”, ou “Viens voir les Bohémiens”, pour ne parler que du répertoire de Charles Aznavour. C’est un symbole très intégré dans notre imaginaire collectif et personnel, et si on le reconnaît, simplement, on aura fait un progrès. Dans le contexte actuel, avec l'expulsion des Roms et le démantèlement de leurs ghettos en France, votre exposition semble porteuse d’un message politique. Nous sommes dans une schizophrénie depuis toujours. Nous avons des représentations qui nous satisfont beaucoup, on aime les Bohémiens dans la littérature, la peinture, mais on les aime beaucoup moins au fond de notre jardin. On est encore prisonniers des images. Mais nous devons affronter le réel. Ce n'est pas une exposition politique, sauf au sens où, faire entrer les Bohémiens au Grand Palais, c'est déjà un acte politique. C'est une exposition d'art qui veut faire émerger ce sujet dans le paysage artistique qui l’ignore, pour l’instant.   

    * illustration : Bohémiens en voyage, huile sur toile de Achille Zo, vers 1861 - Musée Bonnat-Helleu, musée des Beaux-Arts de Bayonne

  • Doha à la rescousse du 9-3

    25 septembre 2012

    La liste des emplettes de l’émir qatari Hamad ben Khalifa al-Thani au centre commercial “France” s’allonge. Après le rayon immobilier et la tête de gondole sportive, Doha a décidé de profiter de la promotion sur les banlieues, bradées sans avoir trouvé preneur. “OPA sur la banlieue” titre le quotidien Libération, commentant l’annonce faite par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg de la création d’un fonds pour les quartiers sensibles, financé – au moins à hauteur de 50 millions d’euros – par le richissime émirat. Il n’est pas étonnant de lire sous la plume de l’éditorialiste de Libération que “voir ainsi le Qatar débarquer dans les banlieues pour s’y substituer à une République impécunieuse mérite d’y regarder à deux fois.“ Y regarder à deux fois, c’est se souvenir des jalons posés depuis maintenant une trentaine d’années par le petit émirat en France. Et constater par ce biais un rapport de dépendance qui s’inverse. “Dès les années Mitterrand, Paris assure 90% des fournitures militaires du petit émirat. [...] la relation devient compagnonnage après l’invasion irakienne du Koweït et l’entrée en guerre de l’armée française. Elle s’intensifie avec Jacques Chirac. Et devient un mariage de passion plus que de raison avec Nicolas Sarkozy.” Quand la passion supplante la raison, les sorties de route sont parfois inconsidérées et souvent, irrémédiables. Ainsi, à partir de juillet 2007, le nom de l’émirat commence à être associé à des affaires délicates. Cet été là, cinq infirmières bulgares et un médecin palestinien détenus depuis 1999 en Lybie sont libérés “par Nicolas, et surtout Cécilia, Sarkozy”. “Officiellement, aucune rançon n’a été versée, il ne s’agissait que d’abonder une fondation pour des enfants lybiens. Le temps que la France ou l’UE débloquent officiellement les fonds, le Qatar se dévoue pour avancer 420 millions d’euros. Une simple caution que le régime de Kadhafi s’empressera de détourner à son profit, au grand dam des Qataris. Pour faire passer la pilule, la France rédige six mois plus tard une nouvelle convention fiscale avec le Qatar, qui exonère la famille royale de l’émirat de tout impôt sur ses plus-values immobilières dans l’Hexagone.”  Un an après, le 14 juillet 2008, Bachar al-Assad est placé dans la tribune d’honneur pour assister au traditionnel défilé de la fête nationalel. Il faut voir dans cette présence un changement diplomatique majeur de la présidence Sarkozy qui fait de Doha “son partenaire diplomatique numéro 1 de l’Elysée, voire son conseiller, pour le monde arabe.” 

    Dernier jalon – et la liste n’est pas exhaustive : le 2 décembre 2010, le président de la Fifa Joseph Blatter procède à Zurich au tirage au sort de l’organisateur de la Coupe du monde de football 2022 : le Qatar est désigné à la surprise générale. Cette fois-ci, ce n’est pas le président en personne qui défend le dossier de son cher ami l’émir, mais Zinédine Zidane en personne, dont on dit qu’il aurait touché 11 millions d’euros pour faire l’homme-sandwich. “Ce persistant parfum de mystère et de raison d’Etat” n’est sûrement pas ce dont les banlieues ont besoin. Elles ne sont ni des centres de formation pour clubs de foot. Ni des niches fiscales. Surtout, elles ne sont pas à vendre.

  • Idées La démocratie peau de chagrin ?

    13 septembre 2012

    Face à la paralysie des responsables nationaux, ce sont d’autres structures – Banque centrale européenne, Cour constitutionnelle allemande, Cour de justice européenne – qui ont pris le relais dans la conduite des affaires européennes. Une entorse à la démocratie qu’il est urgent de réparer, estime un politologue français.

    Peut-on mieux dire le paradoxe actuel de la démocratie européenne qu’en relevant que son sort a été, ces jours-ci, suspendu aux décisions du conseil de la Banque centrale européenne (BCE) et de la Cour constitutionnelle allemande ? Au moment où les dirigeants politiques européens, désormais convaincus de leur impuissance, voire de leur illégitimité, à gagner la "bataille de la crédibilité" des Etats face aux marchés, consentent à se dépouiller de leurs marges de manœuvre au profit d’organes "indépendants" et de procédures de sanction automatiques (le fameux traité de stabilité), juges (nationaux et européens) et banquiers centraux jouent ainsi les premiers rôles dans la conduite quotidienne des affaires européennes. 

    Mieux, par une forme d’inversion symbolique, ce sont désormais les "indépendants" qui occupent le terrain du débat sur l’avenir de l’Union politique déployant leur champ d’intervention bien au-delà de la seule légitimité fonctionnelle qu’ils tiennent de leur mandat initial. Ainsi, de la défense de la "stabilité des prix", les dirigeants de la BCE sont rapidement passés à la revendication de "réformes structurelles" (marché du travail, modération salariale, etc…) pour s’inviter plus récemment au cœur même des discussions sur l’architecture de la future union politique… 

    Quand ce n’est pas directement dans l’écriture des futurs traités eux-mêmes qu’il s’agit, comme c’est le cas actuellement avec la mission assignée au groupe dit des "4 sages" (présidents respectivement du Conseil européen, de la Commission, de l’Eurogroupe et … de la BCE). Ironie suprême, ces "indépendants" n’hésitent plus à interpeller les Etats sur leurs obligations démocratiques : le président de la Bundesbank Jens Weidmann comme celui de la BCE Mario Draghi n’ont-ils pas dit à plusieurs reprises la nécessité de maintenir une certaine place à la "responsabilité démocratique" dans les nouveaux dispositifs institutionnels ; la Cour constitutionnelle allemande ne s’est-elle pas plusieurs fois posée en dernier rempart pour la défense du Parlement national ? etc… 

    Tout concourt en somme à marquer, malgré deux décennies de renforcement volontariste des pouvoirs du Parlement européen, la grande précarité de la légitimité démocratique dans l’Union et l’assise solide des institutions de l’apolitique, tribunaux, banques centrales, agences ou autorités, etc... La chaîne de délégation qui va des pouvoirs démocratiquement élus aux institutions "indépendantes" ne cesse ainsi de s’allonger. 

    Difficile, du coup, de faire sienne l’assurance d’un José Manuel Barroso qui estimait encore en juin dernier à l’occasion du sommet du G20 que "l’Europe n’avait pas de leçon de démocratie à recevoir" des pays émergents. Quiconque entend "réorienter le cours de la construction européenne" ferait mieux de partir du constat, plus réaliste, d’une démocratie européenne en forme de peau de chagrin. Dès lors, la seule introduction de l’élection directe du président de la Commission – le mot d’ordre de la diplomatie allemande – ne saurait suffire à impulser un nouvel élan démocratique à l’ensemble politique européen. Elle pourrait même s’avérer être une nouvelle chimère européenne si elle s’accompagnait – comme le souhaitent ardemment les conservateurs allemands – de la concession de nouveaux pouvoirs à la Banque centrale et à la Cour de justice. 

    La refonte de l’Union politique devra en fait prioritairement s’atteler à inventer de nouvelles formes de liens démocratiques avec ces institutions "indépendantes". Il n’est sans doute plus temps de rogner sur leur sphère de compétence, mais plutôt de repenser les deux piliers sur lesquels on a jusqu’ici assis leur autorité : une certaine idée de leur indépendance conçue comme mise à distance des intérêts en présence d’une part, et une certaine prétention à l’objectivité scientifique de leurs diagnostics et verdicts d’autre part.

    Concernant le premier point, l’introduction d’une forme de représentation des partenaires sociaux et minorités politiques permettrait d’assurer une authentique "indépendance", en évitant que ces nouveaux espaces de la politique européenne ne soient pas accaparés par un groupe, un camp ou une idéologie. Ce pluralisme est seul en mesure d’ouvrir les controverses indissociablement techniques et politiques qui élargiront le périmètre du débat au-delà du seul cercle des économistes ou des juristes : c’est le second point. Parce qu’ils contrôlent encore la nomination des membres de ces institutions, les gouvernements ont encore les moyens d’ouvrir ces boîtes noires ; c’est à cette condition que les institutions démocratiques européennes – Parlement européen en tête – ne deviendront pas de simples trompe-l’œil. 

    Illustration de Gorilla.

  • Santé Outre-Rhin, Sécurité sociale rime avec “excédent”

    10 septembre 2012

    En France, le trou de la Sécurité sociale est une plaie si récurrente et profonde qu'il n'est même plus un sujet (17,4 milliards d'euros tout de même) : la dernière campagne présidentielle a été fort peu bavarde à ce propos. Et le nouveau gouvernement bien peu disert sur les solutions qu'il envisage.

    Et si comparaison n'est pas raison, il est tout de même tentant de se pencher sur ce rapport de la Direction du Trésor publié en août dernier qui conclut que "le système allemand apparaît plus simple". Lequel système est excédentaire depuis … 2004, et affiche une cagnotte de 13,8 milliards d'euros pour 2011 !

    Aux grands maux, les grands remèdes car comme l'écrit Le Figaro, "l'Allemagne s'est infligé un traitement de cheval dans les années 1990 et 2000 : réduction du champ des remboursements, ticket modérateur de 10 euros par trimestre pour les consultations, limitation des prescriptions de médicaments, développement des génériques …"

    En France, c'est plutôt à l'homéopathie qu'on fait confiance, surtout en matière de réformes : "Le gouvernement Ayrault ne veut pas augmenter les prélèvements obligatoires pour combler le trou de la Sécu, l'Allemagne finance depuis des années, à hauteur de 35%, son système social par l'impôt."

    Une source de financement qui rappelle le débat sur la TVA sociale, abrogée par François Hollande avant de voir le jour comme en avait décidé Nicolas Sarkozy au terme de son mandat. Alors, comment financer la générosité-à-la-française ?

    Une piste va être explorée par le secteur hospitalier – dont l'homologue allemand a subi de lourds restructurations – : un accord a été signée entre l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris et une société du Moyen-Orient, Globemed, pour attirer les riches patients étrangers. Soumis à des tarifs supérieurs à ceux pratiqués pour les patients français, ils participeraient ainsi au soulagement des déficits de l'hôpital français.

    A défaut de passer le Rhin pour chercher de l'inspiration, la France choisit de devenir "l'hôpital du monde".

  • Documentaire Grèce : une “Catastroïka” annoncée

    18 août 2012

    Parmi les mesure exigées par la troïka (Commission européenne-Banque centrale européenne-Fonds monétaire international) de la Grèce en échange des prêts qu’ils ont bien voulu lui consentir afin de rembourser sa dette publique, il y a la privatisation d’une grande partie de son patrimoine public. Du port du Pirée aux centrales électriques, des chemins de ferà l’eau potable, les autorité grecques sont sommées de liquider les possessions de l’Etat. Et par la même occasion, de mettre en place les politiques d’ouverture des marchés prônées par Bruxelles qu’elles ont renâclé à réaliser ces dernières années. Mais est-ce la la meilleure solution pour renflouer les caisses de l’Etat ?

     

    Catastroika sous titres francais par infowar

    Rien n’est moins sûr, à en croire les auteurs de Catastroïka. La privatisation fait son entrée à la bourse. Réalisé par Aris Chatzistefanou et Katerina Kitidi, à qui l’on doit le mordant Debtocracy, ce documentaire financé de façon participative (on peut faire un don sur le site) dénonce les méfaits des privatisations réalisées ces vingt dernières années de par le monde. A commencer par celles qui ont marqué le passage à l’économie de marché –  hem –  en Russie, en 1993, et qui constituent le mètre-étalon des mauvaises pratiques en la matière : usines et bâtiments bradés, corruption, naissance d’une oligarchie toute-puissante, reconversions manquées, opacité totale,…le tout avec la bénédiction de la Banque mondiale et du département d’Etat américain. Ce qui devait être la vitrine du triomphe du capitalisme libéral s’est révélée “un des plus grands désastres de l’histoire”. 

    Pour continuer avec celle, elle aussi catastrophique, des chemins de fer au Royaume-Uni, en passant par la “mise en vente” du patrimoine de l’ex RDA par la Treuhand allemande après la réunification. Un exemple vertueux se dégage : celui de Paris, qui, quinze ans après avoir privatisé la distribution de l’eau potable, l’a renationalisée.

    Les auteurs dénoncent en particulier le caractère antidémocratique des mesures imposées à la Grèce par Bruxelles et exigées par la troïka, qualifée de “junte” par plusieurs intervenants. Parmi ceux-ci, on retrouve des économistes, des avocats, des sociologues grecs et étrangers, mais aussi des personnalités internationales, comme la militante altermondialiste Naomi Klein, le réalisateur Ken Loach ou le philosophe Slavoj Žižek.

    On peut reprocher aux auteurs d’avoir un point de vue très prononcé et marxisant, mais Catastroïka a le mérite d’exister, de donner la parole à des Grecs que l’on n’entend pas souvent dans nos contrées et de lever le voile sur un des phénomènes qui ont marqué ces dernières années et qui continueront à marquer les prochaines.

  • Interview Mariusz Szczygieł : “Les Tchèques sont les seuls à s’être inventé un héros inexistant”

    30 juillet 2012

    Les francophones l’ont découvert avec Gottland, pour lequel il a remporté le Prix du livre européen en 2009. En République tchèque, le journaliste polonais Mariusz Szczygieł est une vedette car il est un de ceux qui savent le mieux décrire la mentalité locale et son humour caractéristique. Un talent que l’on retrouve dans un autre de ses livres, qui vient également d’être publié en français, Chacun son paradis.

    "Ce n’est qu’avec mon psychothérapeute que j’ai pu comprendre pourquoi j’aimais tellement la Tchéquie, dit-il. Lorsque j’écris des récits ou des reportages sur l’histoire de la Tchécoslovaquie, sur des personnages qui me fascinent totalement – des types du genre kafkaïens-orwelliens – j’écris en fait tout le temps sur moi.”

    Grand reporter, Mariusz Szczygieł a la bougeotte. Mais nous avons réussi à le trouver, au Wrzenie swiata, le café littéraire de Varsovie qu’il gère, tout comme l’Institut du reportage, avec des collègues journalistes du quotidien Gazeta Wyborcza. Dans votre dernier livre, Láska nebeská [amour céleste/immense amour], qui n’est pour le moment publié qu’en Pologne, vous écrivez que les Tchèques ont été créés pour mettre les Polonais de bonne humeur. Qu’est-ce qui, chez les Tchèques, amuse tant les Polonais ?

    Tout d’abord, la langue. Le tchèque fait beaucoup rire les Polonais. "Amour céleste" signifie "baguette bleue" en polonais. "Amour" peut également signifier une jeune fille élancée ou un pénis. Lorsque j’entends du tchèque, je suis pris d’un orgasme métaphysique. Lorsque les Polonais ne comprennent pas quelque chose, ils disent que c’est comme un "film tchèque". Cette année, au festival de Karlovy Vary, le réalisateur tchèque Marek Najbrt a présenté son film intitulé Polski film [Film polonais]. Les critiques tchèques estiment que les Polonais ne peuvent pas le comprendre. Ne sommes-nous pas condamnés en quelque sorte à une incompréhension réciproque ? C’est précisément pour cela que j’ai tant de travail. Je me sens un peu comme un traducteur de la culture tchèque. Certains traduisent des livres, moi je traduis la culture. Et mon travail ne sert pas seulement la Pologne. Il sert l’Europe en général, dans la mesure où mes livres sont publiés dans d’autres pays que la Pologne.

    Dernièrement, un ami m’a offert un livre intéressant sur l’art de l’affiche en Tchécoslovaquie. En Pologne, le film tchécoslovaque Le Miroir aux alouettes, de Ján Kadár et Elmar Klos, qui a remporté un Oscar [Meilleur film en langue étrangère en 1966], était qualifié sur les affiches de "drame psychologique". En Tchécoslovaquie, il était présenté comme une "tragicomédie". Les Amours d’une blonde, de Miloš Forman [1965] était décrit en Pologne comme un "célèbre drame psychologique", tandis qu’en Tchécoslovaquie, il était annoncé comme une "comédie". L’affiche tchèque de Morgiana [film de Juraj Herz sorti en 1972] montre une femme qui sourit, l’affiche polonaise une femme saisie par une effroyable angoisse, un crâne humain posé sur la tête. Il existe en Pologne un goût pour la littérature, le théâtre et le cinéma tchèques. Dans vos livres, vous parlez souvent de Bohumil Hrabal, Jaroslav Hašek, Ota Pavel, ainsi que des films de Zdenek Svěrák et Petr Zelenka. Ces écrivains et réalisateurs ont-ils quelque chose en commun pouvant expliquer cet intérêt ? En Pologne, on a le sentiment qu’ils ne prennent pas la vie trop au sérieux. La capacité de distanciation, plus encore que la capacité de porter un regard distancié sur soi est un trait fondamental de la culture tchèque. Par exemple, Après la création de l’Etat indépendant de la République tchécoslovaque en 1918, il a été demandé en gage de reconnaissance à Alfons Mucha, considéré alors comme le peintre tchèque le plus célèbre, de dessiner les premiers billets de banque du pays. Sur les billets de 100 couronnes, il a immortalisé sa femme Maruška, et sa fille Jarka sur ceux de 10 couronnes.

    Cette histoire me plaît beaucoup, car c’est encore un exemple de l’absence d’arrogance de la culture tchèque. Pouvez-vous imaginer un Etat, dans lequel un artiste représenterait des personnes de sa famille sur les billets de banque ? En Pologne ? Totalement exclu. Ce sont des héros qui doivent figurer sur les billets de banque. 

    Je sais, bien sûr, que la culture tchèque est également baignée de religion, de métaphysique, d’affect dépressif et de lyrisme, mais tout cela n’intéresse pas la plupart des Polonais. Ce qui les passionne, c’est la joie tchèque. Et moi, j’essaye juste d’expliquer que ce sentiment prend souvent sa source dans une forme de tristesse, qui est comme une sorte de planche de salut. C’est d’une certaine manière un mécanisme d’autodéfense. Dans votre nouveau livre, vous défendez la thèse selon laquelle la mentalité tchèque élève le quotidien, parce qu’elle ne croit ni en Dieu ni en une vie après la mort. Pourquoi les Polonais, bien que croyants pour la plupart, sont-ils autant touchés par cette vision du monde ? Du sommet du Mont Myrtille, près de Zlaté Hory, on aperçoit la frontière tchéco-polonaise. Il y a là un bistrot sur le mur duquel figurent des inscriptions écrites dans les deux langues. Le "bistrotier" tchèque met à jour quotidiennement le calendrier des jours de fête en République tchèque et en Pologne. Un de mes amis y est allé plusieurs fois. Un jour, le gérant l’a invité à passer dans l’arrière-salle et lui a montré un tableau bilingue qu’il a été contraint d’enlever et de remiser au placard suite à de nombreuses sollicitations de touristes polonais. Savez-vous ce qui était écrit dessus qui a tellement effrayé mes compatriotes ? "Tant que tu es en vie, mange et bois, car tu ne connaîtras aucune joie après ta mort".

    En résumé, nous sommes catholiques, convaincus de détenir la vérité, et pensons que le catholicisme répond à toutes les questions. Et puis comment peut-on s’autoriser à ne pas croire en Dieu ? Les Tchèques se considèreraient-ils meilleurs que nous, parce qu’ils ne craignent pas Dieu ? En voilà, de l’insolence. Cette tendance qu’ont les Tchèques à privilégier le quotidien est liée à une certaine paresse, à ce mot qu’ils affectionnent particulièrement : "pohoda" [tranquille]. Tandis que les Polonais s’engagent en combattants, les Tchèques ont toujours choisi des chemins plus faciles. Cette considération vaut notamment pour leur lutte contre le communisme, dont le point d’orgue fut la révolution de Velours en novembre 1989. Nous avons quasiment été le dernier pays à voir le Rideau de fer tomber... En somme, c’est quelqu’un d’autre qui a fait la Révolution de Velours à votre place. Le communisme s’étant effondré partout ailleurs en Europe, il était inéluctable que cela finisse par arriver en Tchécoslovaquie. Quand les premières élections législatives libres, non communistes, ont été organisées en Pologne, le 4 juin 1989,Václav Havel dormait toujours en prison.

    Le film Zvláštní bytosti [Etranges créatures] du réalisateur tchécoslovaque Fero Fenič raconte la dernière nuit du communisme. Fenič l’avait prédit, car il a tourné son film en février 1989. Le problème à l’époque, comme il l’a expliqué plus tard, c’était qu’aucun acteur tchèque ne voulait jouer le rôle principal. Alors des acteurs polonais l’avaient joué.

    Une amie m’a raconté qu’un jour de novembre 1989, ses grands-parents passèrent en tramway sur la Place Venceslas [endroit symbolique de Prague où eurent lieu les manifestations]. Ils lui apportaient un gâteau d’anniversaire pour ses 3 ans. Ils restèrent bien évidemment dans le tramway, même s’ils savaient pourtant parfaitement qu’un évènement historique était en train de se dérouler là, devant leurs yeux. "Nous avions un gâteau et notre petite fille nous attendait", expliqua la grand-mère. "Et puis, ajouta-t-elle, on verra tout à la télévision.   Les Polonais célèbrent l’héroïsme, le courage ou encore le patriotisme. Ces valeurs ne parlent absolument pas aux Tchèques. Comment pouvez-vous expliquer cela ? Mon Dieu, mais ce n’est pas vrai que ces valeurs ne parlent pas aux Tchèques. Peut-être seulement qu’ils n'en parlent pas explicitement. Leur patriotisme se manifeste dans la façon dont ils cultivent leur jardin et prennent soin de leurs villes et de leurs villages, qui semblent tout droit sortis d’un conte de fées. Même la croyance en Jára Cimrman, le génie tchèque qui n’existe pas, qui ne peut être comparé qu’avec Léonard De Vinci, est l’expression d’une certaine forme de patriotisme. Le peuple tchèque est la seule nation à s’être inventée un héros inexistant. Et il en est sacrément fier. Le patriotisme, ce n’est pas seulement se battre pour son pays. Pensez-vous que malgré toutes ces différences culturelles, il existe un espoir que le Láska nebeská [l’amour céleste] que portent les Polonais aux Tchèques devienne réciproque ?

    Sans doute. C’est une bonne chose que beaucoup de Tchèques, après leur séjour en Pologne pendant l’Euro de football, aient déclaré : "Les Polonais sont super, tout était parfaitement organisé". Il manque peu de choses pour que les Tchèques se mettent à apprécier les Polonais.

    (Sur la photo : Mariusz Szczygieł en compagnie de l'artiste tchèque David Černý)
  • Interview (2/2) Martin Schulz : “Les dirigeants européens ont deux ans de retard”

    20 juillet 2012

    L'euro peut encore être sauvé, estime Martin Schulz. Mais il faudrait pour cela que les chefs d'Etats et de gouvernements européens s'efforcent de dépasser les jeux politiques inhérents à leur fonction et laissent une chance au Parlement. Dans l'entretien qu'il a accordé à Presseurop (lire la première partie ici), le président du Parlement européen entretient l’image le chef du Parlement qu'il veut bâtir : un contre-pouvoir représentant le peuple face au Conseil européen et à la Commission.

    M. Schulz, la crise de l'euro entame son troisième été. La monnaie unique peut-elle encore être sauvée ?

    Oui, je pense que l'euro peut encore être sauvé. Cela dépendra un peu de la volonté de chacun de mettre enfin en place un mode de gestion durable de la zone euro. Lors du dernier sommet [le Conseil européen des 28 et 29 juin], nous nous sommes mis d'accord lors d'une réunion, de nuit, et le lendemain deux gouvernements ont déclaré : “Mais ce n'est pas ce que nous voulions dire.” Ces incidents sont désastreux. Nous formons une zone économique forte, avec une monnaie forte, et 17 gouvernements. Cela ne peut pas durer.

    La crise de l'euro a fait l'objet de 25 sommets et de “décisions historiques”, qui n'ont d'historique que le nom. Elle soulève la colère des citoyens, mécontents de voir les gouvernements d'Europe s'obstiner dans le statu quo actuel. Que souhaiteriez-vous dire aux citoyens européens pour qu'ils n'arrêtent pas de croire en l'Europe ?

    J'essaie de m'adresser aux citoyennes et aux citoyens européens notamment avec des messages positifs. En leur disant que si nous le voulons, si nous agissons ensemble, nous pouvons être très forts. Et que si nous ne voulons pas agir ensemble, si nous nous fractionnons en unités indépendantes, avec l'Allemagne qui sera le plus grand pays, et Malte le plus petit, nous deviendrons le jouet des intérêts des autres régions de la planète.

    On parle souvent des pays “montants” comme le Brésil, l'Afrique du Sud, l'Inde, la Chine… J'espère pour les Européens que l'on ne parlera pas bientôt des nations “descendantes”. Pour empêcher cela, nous avons besoin d'une Europe forte et unie.

    Le problème, ce ne sont pas les institutions, mais la réticence des chefs de gouvernements, de la zone euro mais aussi de l'ensemble des 27 Etats membres, à s'unir. Cette réticence vient du au fossé idéologique qui existe au Conseil entre, d'une part, une vision représentée par l'Allemagne, mais aussi les Pays-Bas, la Finlande et d'autres pays – “Nous ne paierons pas pour eux” – et, d'autre part, l'idée selon laquelle seule une mise en commun de la dette peut apporter une solution à nos problèmes, représentée par les pays qui exagèrent dans l'autre sens… Mais si nous ne parvenons pas à construire un pont entre ces deux positions et à trouver un compromis solide, nous allons vers des temps difficiles. Voilà ce que je souhaite dire aux électrices et aux électeurs.

    Vous voulez faire du Parlement européen une institution capable de tenir tête au Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement. Qu'est-ce qui serait mieux en Europe si cela dépendait du Parlement ?

    Nous agissons avec des majorités claires. Je vais vous donner trois exemples. Il y a 2 ans, le Parlement a demandé et présenté un pacte d'investissement correspondant à 1 % du PIB de la zone euro. La proposition a été rejetée [par le Conseil]. L'année passée, il a voté la taxe sur les transactions financières à 570 voix – une majorité telle que je n'en avais jamais vu, tous groupes confondus. Idem, rejetée. Enfin, il y a deux ans, le Parlement a demandé avec une majorité écrasante une union bancaire. Encore une fois, sa proposition a été rejetée.

    Et aujourd'hui, avec un délai de réaction de 24 mois, le Conseil européen décide de mettre en place une union bancaire, une taxe sur les transactions financières et un pacte de croissance de 1 %, et il voudrait qu'on lui jette des fleurs. Ce ne sont que des idées que le Parlement a depuis longtemps proposées, et que les chefs d’Etat et de gouvernements ont refusé avec arrogance. Et nous avons perdu 2 ans. En résumé : le Parlement européen agit, les chefs de gouvernement, malheureusement, non.

    Personne n'écoute ce que dit tous les 5 ans l’abstention record aux élections européennes. Comment faire pour que ce rendez-vous ne soit plus l'occasion pour les électeurs de s'insurger contre les gouvernements nationaux ?

    Je crois que c'est la première fois que, lors d'élections européennes, certains candidats représentent leur ligne politique dans toute l'Europe. Il y a donc un candidat pour les socialistes, un pour les conservateurs, un pour les libéraux-démocrates, les Verts, etc., qui brigue la présidence de la Commission.

    Tout cela donne lieu à des campagnes électorales qui opposent des programmes et des individus. Et finalement, il n'est plus question des gouvernements nationaux, il s'agit de savoir si c’est la gauche ou la droite qui gouvernera l'Europe.